Une vie de moche – François Bégaudeau et Cécile Guillard

Lorsqu’on a une différence, très vite quelqu’un finit par nous la faire remarquer. La norme est tellement stricte que toute personne étant en dehors des clous est raillée, moquée, rejetée… Comment trouver sa place quand on nous trouve moche ?

A peine sortie du ventre de votre mère, que déjà vous êtes jugé sur votre beauté. Le début du jugement social débute ici car on sait qu’un enfant beau va devenir un enfant beau et réussira mieux. Pour beaucoup de bébés filles va débuter ici le culte de la superficialité avec la plus grande quantité de vêtements et d’accessoires inutiles. C’est tellement bien intégré que dès la maternelle, ils savent ceux qui sont beaux et ceux qui sont laids et ils apprennent de qui il faut se rapprocher. Puis à l’école primaire, c’est plus flagrant car les mots deviennent violence pour créer la différence et le rejet. Alors quand on est gros, laid, difforme les moqueries deviennent récurrentes. Comment se construire ?

Guylaine se sent moche. Elle l’apprend toute jeune quand un gamin lui fait la réflexion : « on ne joue pas avec la moche ». A partir de ce moment la construction de son identité va devenir compliqué. Personne ne lui ressemble lorsqu’elle regarde des magazines, la télévision, les publicités… Et à l’école, celle qui sont belles ont plus d’amis et les garçons leur tourne autour. Que reste t’il pour elle ? A-t-elle le droit vraiment d’exister ? Le doute l’emporte et elle devient alors invisible. L’adolescence ne lui a pas donner de poitrine ni une taille fine. Elle ne devient toujours pas le centre d’attention des garçons. Et quand s’intéresse à elle par défaut d’avoir la belle, il la plante en beauté. Que vont penser les gens en le voyant avec elle ? Son moral en prend sévèrement un coup. Elle décide de compenser par la nourriture et se couper du monde. L’école la pousse vers de nouveaux chemins et se rapproche des punks. Un mouvement contre les standards féminins, la rébellion contre le patriarcat, le droit à la différence… dans lequel Guylaine se retrouve. Elle va même jusqu’à se raser la tête.

Le temps passe et sa maturité la pousse à faire d’autres choix. Pour être libre de sa non beauté, elle rentre dans la fonction publique via un concours. Dans l’idée, qu’importe à quoi tu ressembles tu peux avoir un travail. Mais le célibat lui pèse car on revient toujours à cette question d’apparence. L’importance pour les autres d’être vue avec quelqu’un qui va les flatter. Le rôle de la copine moche est celle à qui on peut tout dire mais rien d’autres. Il ne faut pas abuser quand même. Puis il faut faire face aux regards des autres de n’être pas mère à 30 ans. Une femme sert juste à se marier et faire des enfants, non ? Les représentants des religions monothéistes le répètent souvent sinon comme faire de la propagande active ? Du jugement et encore du jugement qui n’aide pas à se sentir bien. Les années passent et le regard change. Elle fait des choix différents, essaie, échoue et avance. On lui propose de participer à un spectacle qui parle de la beauté qui révèle sa beauté intérieure. « La vieillesse est la grâce des disgracieuses. Elle prend sur leurs défauts. »

Il est rare de trouver le sujet de la beauté abordé à travers le regard d’une jeune fille qui devient femme et qui se sent laide. Elle doit se construire dans une société de l’apparat. Comment vraiment trouver le juste équilibre et avancer sereinement ? « La laideur vous déclasse et la beauté vous surclasse ». Les valeurs et le savoir-faire sont toujours moins importants que le miroir aux alouettes. Miroir dis-moi laquelle est la plus belle ? A cela, on rajoute la culpabilisation des femmes qui n’ont pas ou ne veulent pas d’enfant. Après tout, les femmes ne se résument pas à « Soit belle et tais-toi » ? Et son épanouissement ne se fait pas grâce uniquement à des appareils électroménagers ? Ben non. On pourrait croire cette façon de penser lointaine et pourtant ce n’est du tout le cas. « Une femme seule est une femme inutile. Elle manque à son devoir millénaire : enfanter. Depuis toujours la femme est d’abord une matrice, une femme inféconde est un scandale social. » La liberté de choisir se conjugue apparemment qu’au service trois pièces qui a le pouvoir magique de pouvoir éjaculer sans jamais à devoir gérer ce qui peut se passer après.

Une bd très engagée sur la femme et les attentes qui sont rattachées à son statut. Le plus surprenant se fait sur l’auteur de ces mots qui sont ceux d’un homme : François Bégaudeau. Ce n’est pas son premier coup d’essai puisque c’est son quatrième scénario de bd. Au dessin, Cécile Guillard prend le contre-pieds d’un dessin classique. Un trait expressif à l’encre et aquarelle qui laisse la place à l’émotion. Ce n’est pas la laideur qui est vraiment mis en scène mais l’acceptation d’une femme. Alors c’est normal qu’on ne trouve pas de gros plan pour montrer la singularité et juste l’esquisse d’une femme, normale. Une première création qui en dit long sur le talon de cette dessinatrice que l’on devrait retrouver dans d’autres aventures prochainement.

Une bd qui ne laisse pas indifférente qui évoque le mal-être quand on se sent laid dans une société qui cultive l’art de la beauté.

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