Les vampires ont trouvé leur place dans la société. Pourtant, certains commencent à s’intérroger sur leurs actions. Et si derrière ces êtres, on pouvait y voir autre chose de plus dramatique et de si inaceptable.

4e de couverture
En Transylvanie, pays de vampires, trois colocs humains luttent entre morsures, militantisme et secrets amoureux. Le nouveau roman graphique de Lou Lubie.
Dans une société dominée par les vampires, Anghel, un jeune humain, est mordu dans la rue. Tandis qu’il lutte contre sa transformation en goule, sa coloc Maggy devient militante pour les droits des humains. Impossible alors pour Iulia, leur troisième amie, d’avouer qu’elle est amoureuse d’une vampire !
Une BD accessible dès 14 ans pour aborder les violences sexistes et sexuelles.

Mon avis
Lou Lubie plante ses crocs dans un sujet qui, lui, n’a rien de fantastique. Car derrière, les vampires, on trouve les violences sexistes et sexuelles, le consentement, les rapports de domination et toutes les petites mécaniques sociales qui permettent aux prédateurs de continuer à sourire et s’épanouir en société. Bienvenue en Transylvanie. Ici, humains et vampires sont officiellement égaux. Officiellement. Parce qu’en pratique, les vampires ont l’argent, le pouvoir, les bons postes et une fâcheuse tendance à considérer les humains comme un buffet à volonté. Toute ressemblance avec notre monde est, évidemment, délicieusement volontaire. Au centre du récit, trois colocataires. Anghel est mordu dans la rue et tente de survivre aux conséquences de son agression. Il a tenté de porter plainte mais le policier lui a posé des questions déplacées et l’a viré. Pourquoi étais-tu là? Pourquoi à cette heure? Pourquoi n’avait-il pas mieux protéger son cou? Pourquoi seul ? La femme à la pharmacie possède le même discours. « On voit cou… Vous savez, les vampires ont des pulsions, c’est dans leur nature. » (p. 30). Maggy, elle, transforme sa colère en militantisme. Et les doutes s’amplifie quand elle apprend que son père, vampire, croque parfois sa mère sans son consentement. Quant à Iulia, elle garde soigneusement pour elle un détail légèrement explosif sur sa relation. Elle est amoureuse d’une vampire. Autrement dit, Lou Lubie ne se contente pas d’un grand panneau « VAMPIRES = MÉCHANTS ». Elle préfère les zones grises, les contradictions, les loyautés qui se fissurent et les belles certitudes qui prennent un coup de canine.

Le dispositif métaphorique est limpide et jamais décoratif ou facile. La morsure devient une manière de parler du consentement et de l’agression, des privilèges vampiriques qui rendent visibles les rapports de pouvoir, des réactions faites aux victimes prennent soudain une absurdité presque grotesque. On rit jaune, donc. Très jaune. Le tour de force, c’est que l’album ne ressemble jamais à une brochure militante avec deux canines dessinées dans la marge. On y trouve des personnages attachants, des tensions amoureuses, de l’amitié, de la colère, de la honte et suffisamment d’humour pour laisser respirer son lecteur entre deux coups de pression. Lou Lubie revendique d’ailleurs ce choix de passer par l’imaginaire plutôt que par la seule bd documentaire. La lectrice comprendra assez vite.

Graphiquement, ça claque aussi. La palette rouge, rose et noire épouse parfaitement cette Transylvanie urbaine où l’on vit la nuit, entre gothique pop et chronique sociale. Le découpage est vif, les personnages très expressifs et l’ensemble possède cette lisibilité redoutable qui permet au récit d’aller vite sans devenir simpliste. Alors oui, la métaphore est frontale. Oui, on comprend assez vite ce que représentent les morsures et les privilèges des vampires. Quand le réel possède déjà la subtilité d’un pieu dans le sternum, est-ce vraiment un défaut ? Bien au contraire. Il donne à voir et à réfléchir autrement. Elle rend immédiatement lisible des mécanismes de domination sans réduire ses personnages à des porte-parole. C’est accessible, drôle quand il faut, inconfortable quand il faut aussi, et suffisamment mordant pour rappeler qu’entre le monstre qui attaque dans une ruelle et la société qui lui trouve des excuses, le plus inquiétant n’est pas toujours celui qui a les plus grandes canines.

Lou Lubie signe une bd audacieuse qui a du sens, du sang, du cœur et des crocs. Et surtout, elle sait parfaitement où les planter pour nous inciter à réagir et à rendre les agressions moins acceptables.

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