
Quel lien y a t’il entre la forêt et la viande de boeuf? Olivier Behra propose un voyage au Honduras pour comprendre l’impact de choix politique et financier sur la population locale. Attention, vous ne mangerez plus jamais de la viande de la même façon.
4e de couverture
Un voyage magnifique et poignant le long du fleuve Platano.
C’est en 2016, qu’Olivier Behra part en repérage pour le tournage de The Explorer, une plateforme qui propose de faire l’inventaire du patrimoine culturel et naturel de la planète. Sur les traces de la mythique « Cité blanche » nichée au cœur de la jungle, il rencontre des cueilleurs, des habitants menacés, des éleveurs dépassés… et partage sa passion des plantes avec un chaman désenchanté.
Son guide, Jorge, lui explique aussi, en chuchotant, les mécanismes de la narco déforestation et lui fait découvrir l’ampleur d’un désastre écologique et humain.

Mon avis
Quand on regarde la couverture, on ne se doute pas un seul instant du contenu. Un homme pagaie tranquillement sur son bateau en admirant la déforestation d’un côté sur la berge, sous un soleil couchant. Au premier coup d’oeil, on ne voit pas cette quasi-absence de forêt. C’est un choix volontaire et assumer de Cyrille Meyer. Le scénariste et dessinateur nous immerge au Honduras qui connaît de graves problèmes à la fois politique, géopolitique, sociale, environnementale et surtout sécuritaire. Les narcotrafiquants ont décidé de s’approprier les terres pour le trafic de drogue. Pour donner une pseudo apparence de légalité, ils font élever du boeuf de façon intensive en rasant la forêt primaire. Une viande qui trouve des acheteurs en Europe.
« Les narcotrafiquants payent largement les colons pour qu’ils déforestent et créent des pâturages. Ils leur donnent du bétail pour démarrer. Ils leur garantissent même l’achat de toutes les bêtes. Ils leur affirment alors qu’ils sont dorénavant les propriétaires et qu’ils bénéficient de leur protection. C’est une catastrophe écologique! Les bénéfices produits par l’exploitation des terres, en sus des impacts environnementaux (qualité de l’eau, changement climatique, perte de diversité biologique, etc)… est gigantesque, comparé au coût d’un seul fermier. A cela s’ajoute bien entendu l’exploitation illégale du bois qui, à elle seule, rapporterait plus de 30 milliards de dollars par an à travers le monde! Ils font construire des routes pour desservir les zones de forets qu’ils ont transformées en pâturages pour produire de la viande. Et plus il y a de viande, plus le pays se développe et plus la demande en viande augmente! Avec l’argent de la drogue c’est la destruction de la forêt durable qui s’annonce si le gouvernement perd cette guerre contre cette mafia du boeuf. »

Il est très difficile pour les habitants de se rebeller surtout face à des gardes armés. Le gouvernement avec l’aide souvent des Américains agissent dans une certaine mesure. Il n’est pas facile d’affronter une organisation très bien pensée et ultra-riche. La corruption est courante. Le bœuf n’est pas la seule chose exploitée de façon intensive. On voit aussi le soja et le bois exotique.
« Dix pistes d’atterrissage clandestines ont été détruites par l’armée de la région de la Mosquita, où nous sommes. Mais elles ont été aussitôt reconstruites et les élevages intensifs ont repris. Et il y a le soja et le bois! Soja OGM et bois abattu illégalement la plupart du temps sont massivement exportés. La France est d’ailleurs le principale importateur européen de soja et de bois issus de l’Amazonie brésilienne. Les terres des grands producteurs de soja et des éleveurs de bovins, souvent illégaux, ont connu ces dernières années des pics de déforestation énormes. Ces bois, souvent de l’ipé, arrivent donc chez nous, vendus comme le « nouvel acajou ». Mais aussi le maçaranduba, le jatoba ou le cumaru pour fabriquer de jolies meubles en kit ou des meubles d’exception! »
La forêt est aussi une ressource d’une grande importance que cela soit pour l’humain ou soit pour se faire de l’argent.
« Chaque minute, la planète perd l’équivalent de 60 terrains de football de forêt! En 2018, on comptait 12 millions d’hectares de forêt tropicale détruite! Un holocauste végétal! En 2019, le Brésil a perdu 9 762 km2 de forêt! L’équivalent du Liban! Pour reparler du Honduras, en moyenne 2,5% de la zone forestière disparaît chaque année soit 37% ces 15 dernières années, soit 37% ces 15 dernières années! L’un des taux les plus élevés de déforestation dans le monde! Depuis 15 ans, 2 000 feux sont recensés en moyenne chaque année! Dont 62% causés par les humains, ce qui laisse à penser que ce sont surtout des feux volontaires. Et puis, la population ne cesse d’augmenter dans ces zones forestières. Des familles pauvres se lancent honnêtement dans l’agriculture et défrichent les forêts sans penser à mal. La forte croissance démographique et la déforestation sont donc des phénomènes étroitement liés. Le comble, c’est que les politiques anti-drogue menées par les autorités mexicaines poussent les narcotrafiquants à s’établir plus au sud ce qui cause d’énormes dommages aux forêts guatémaltèques et honduriennes. »
Les animaux ne sont pas reste. Ils doivent se déplacer car on détruit leur habitat naturel. Certains meurent, d’autres doivent s’adapter à un nouveau contexte de vie, sans oublier ceux qui vont être chasser pour être manger ou animaux de compagnie.
« Ces cartels de la drogue se sont établis dans des forêts protégées, parce qu’il y a peu de présence policière et humaine. La destruction des forêts tropicales a un lourd impact sur la biodiversité. Ces écosystèmes regroupent quasiment 80% des espèces reconnus dans le monde. La déforestation prive les animaux de leur habitat naturel et les rend plus vulnérables à la chasse et au braconnage. Les animaux sont forcés de se déplacer. Des espèces comme le tapir et le jaguar se font de plus en plus rares d’autres disparaissent complétement. »
L’influence se fait aussi sur le sol et l’impact concerne tout le monde, pas seulement au niveau local. On oublie souvent la nécessité de la nature pour la vie.
« Mais la déforestation massive perturbe également le cycle de l’eau. Les arbres jouent un rôle important dans le ruissèlement. Les racines absorbent l’eau et la retiennent dans le sol pendant que les feuilles produisent de l’humidité qui se dégage dans l’air : c’est l’évapotranspiration. Un hectare de forêt libère 50 tonnes d’eau par jour! Ainsi, lorsque trop d’arbres sont abattus, le régime des pluies diminue. Le ruissèlement augmente, la terre n’étant plus retenue par les racines. L’érosion des sols s’accèlére… CQFD! ».
Ce qui n’est pas souvent pris en compte est l’impact sur les enfants. Beaucoup n’ont plus de famille, de domicile et n’ont pas le choix de fuir pour espérer des jours meilleurs. Toutefois les alternatives de vie ne sont guère enthousiasmantes. Surtout quand on sait qu’une grande partie finira soit en morceau de viande pour personne riche ou soit mis dans le réseau de prostitution (et de pédocriminalité).
« Il y a de plus en plus d’enfants seuls sur les routes, la plupart ont entre 12 et 17 ans. Beaucoup n’arrivent jamais. Certains meurent de fatigue dans les déserts… D’autres sont kidnappés par les mafias. Le boeuf ne leur suffit pas. Ils deviennent esclaves dans les plantations agricoles tombent dans le trafic d’organes ou la prostitution, le plus souvent au Mexique. Le quartier de la Merced à Mexico, est devenu le premier lieu d’Amérique latine pour la prostitution des mineurs. La moitié viennent du Honduras, du Guatemala ou du du Salvador. Chaque victime coûte 1 200 euros au trafiquant mais lui en rapporte 20 000 par an! Le chiffre d’affaires mondial de ce « business » est de l’ordre de 10 milliards d’euros chaque année. »
Olivier Behra était parti pour faire des repérages pour un documentaire pour « The Explorer », une plateforme qui propose de faire l’inventaire du patrimoine culturel et naturel de la planète. Ce qu’il découvre le stupéfie au plus haut point. Comment en pourrait-il être autrement? Son témoignage a été retraduit en roman graphique avec la collaboration entre la collection Témoins du monde et Steinkis. Les créations ont pour objectif de sensibiliser les lecteurs à des sujets très importants allant d’une révolution féministe au Kurdistan au scandale du chlordécone. Pour cet ouvrage, l’émotion et le factuel sont de mise. D’ailleurs, le bédéaste nuance l’information avec des petites cases vertes et des données et le reste avec des couleurs flamboyantes au coeur d’une forêt dénaturé et appauvrie. On aurait aimé une postface avec les sources et les moyens d’approfondir les sujets abordés. Car derrière une « simple » déforestation se cache des enjeux et des conséquences non négligeables. Impossible de ne pas être touché par tant d’injustice et de profiteurs.
Un roman graphique percutant et fort montrant la force du trafic du drogue qui dépasse les limites juste du fabriquant/consommateur.

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