Henri Cartier-Bresson – Le Grand jeu – BNF

La BnF rouvre ces portes sur une très jolie exposition « Henri Cartier-Bresson. Le Grand Jeu« . Une collaboration entre bien entendu le site, la Master Collection, la Pinault Collection, avec le concours de la Fondation Henri Cartier-Bresson. Que ce cache derrière ce partenariat?  

Qu’est-ce que la Master Collection?
La Master Collection a été créée en 1973 par Henri Cartier-Bresson (1908 – 2004) à la demande de ses amis et des collectionneurs Dominique et John de Ménil. Il a mis 2 ans à la constituer. On retrouve « les 385 meilleures photographies de Cartier-Bresson dans les tirages les meilleurs possibles » tirés uniquement en 6 exemplaires. Les tirages argentiques 30 x 40 pour des images qui font 24 x 36 ou 36 x 24 selon si horizontale ou verticale. En 1973 par Georges Fèvre au laboratoire Pictural à Paris. Les photos sont numérotées de 001 à 385 dans l’ordre choisi par Henri Cartier-Bresson, rangées dans 5 boîtes, numérotées de 1 à 5. Chaque tirage est signé à l’encre au recto dans la marge inférieure et numéroté à l’encre au verso. En 2002, quelques retirages ont été réalisés.

Pour la première fois la Master Collection est exposée au musée de Rice University de Houston en 1974. Pour la première fois, le public découvre cette étonnante collection de photos d’une vie. On y voit des scènes de vie ordinaire, singulière, improbable, étonnante… Henri Cartier-Bresson pose son regard sur les guerres, les victimes, la population en souffrance, la misère, la pauvreté, l’alcoolisme, les meurtres… L’artiste trouve toujours le juste milieu entre la fatalité et la banalité. Mais il va aussi donner à voir autrement des personnalités comme Colette, Renoir, Truman Capote… et des inconnus. Un exercice difficile de paraître absent en face des gens. C’est cela aussi son talent. Car son coup d’oeil lui permet de faire des prises immédiates. Il ne prépare les scènes, il attend soit le moment opportun ou le hasard le guide au bon endroit au bon moment. Jamais il ne néglige l’aspect assez graphique aussi bien dans les parallèles que dans le jeu d’ombre/lumière. En plus, à part une image, aucune n’a été retouchée. Depuis 1929, il utilise toujours son Leica, 35 mm, 36 pauses.

Dans les années 50, Jean Adhémar, directeur du cabinet des Estampes de la Bibliothèque Nationale développe les fonds photographiques. En 1959, l’institution a organisé une exposition sur un reportage d’Henri Cartier-Bresson sur les Américains. A la suite de cela, le photographe offre plusieurs panneaux extraits de ses différentes expositions. En 1976, entre dans la collection l’un des rares exemplaires de la Master Collection. En 2003, d’autres tirages plus récents pénètre dans la réserve. Grâce à cela la BnF conserve la plus importante collection d’Henri Cartier-Bresson.

Henri Cartier-Bresson – Colette, Paris, France, 1952
épreuve gélatino-argentique de 1973
© Fondation Henri Cartier-Bresson / Magnum Photos

Où sont les 6 exemplaires de la Master Collection?
– BnF,
– Victoria and Albert Museum de Londres,
– University of Fine Arts d’Osaka,
– la collection Menil de Houston,
– la Fondation Henri Cartier Bresson et
– Pinault Collection à Paris.

Henri Cartier-Bresson – Dessau, Allemagne, mai-juin 1945
épreuve gélatino-argentique de 1973
© Fondation Henri Cartier-Bresson / Magnum Photos

Que se cache derrière « Le grand jeu »?
Pour l’exposition est nommée 5 commissaires d’exposition très renommés : François Pinault, collectionneur, Annie Leibovitz, photographe, Javier Cercas, écrivain, Wim Wenders, réalisateur et Sylvie Aubenas, conservatrice du patrimoine à la BnF qui ont choisi dans cette sélection une cinquantaine de photos. Même la scénographie a été laissé à la liberté de chacun. Cette diversité permet de confronter des regards le long d’une déambulation assez atypique d’où le titre : « Le Grand jeu ».

Matthieu Humery, commissaire général de l’exposition, la présente ainsi : « Le Grand Jeu : ce titre, qui n’est pas sans rappeler le hasard cher aux surréalistes, fait d’abord référence à ce choix de l’artiste. Polysémique, le terme peut aussi évoquer le divertissement ou le loisir. Enfin, cette notion peut renvoyer à l’ensemble de règles à laquelle il est nécessaire de se soumettre, « se conformer au jeu ». Mais « jeu » est aussi et surtout l’homonyme de « je ». »

L’exposition débute avec le choix de François Pinault. L’espace est soft avec un mur blanc, quelques arches lumineuses blanches, numéro de photo et cadres noirs autour des photos. Au fur et à mesure, le collectionneur nous explique ses choix avec beaucoup d’émotions. L’homme d’affaire possède une collection de plus de 10 000 œuvres, réunie pendant 40 ans, concernant une période des années 60 à nos jours. Il fallut attendre 2006 pour que la photographie possède sa place avec des grands noms tels Berenice Abbott, Cindy Sherman, Irving Penn… En 2014, l’une des 6 édition de la Master Collection d’Henri Cartier-Bresson fait son entrée dans la collection. Il a mis à disposition ces photos car plusieurs commissaires ont choisi la même photo.

Avec justesse et humour, Cartier Bresson n’a eu de cesse de saisir les hasards du quotidien. Cet homme assoupi en est l’illustration parfaite. Mais à quoi peut il bien rêver?

François Pinault
Henri Cartier-Bresson – Bruxelles, Belgique, 1932, épreuve gélatino-argentique de 1973 © Fondation Henri Cartier-Bresson / Magnum Photos

On poursuit la ballade avec Annie Liebovitz qui a été très influencée par ce photographe. Quand elle découvre « The World of Henri Cartier-Bresson » elle se dit pourquoi pas moi. « L’idée qu’un photographe puisse voyager à travers tout le monde et témoigne de la vie des gens, que « regarder » puisse devenir une mission, que ma vie puisse ressembler à ça, tout cela m’a paru incroyablement exaltant ». Certaines photos l’avaient marqué particulièrement comme le portrait de Matisse (1944) ou la photo du pique-nique (1938). Et grâce à la Master Collection d’autres œuvres se rajoutent telles Giacometti marchant sous la pluie ou le bébé qui tient au bout de bras de son père. Son cliché le plus précieux est celui du photographe qui lui a accordé. Afin qu’il puisse rester incognito, cette photo ne sera jamais publiée.

Cartier Bresson a pris beaucoup de photographies poignantes, tragiques et romantiques, mais il était aussi plein d’esprit.

Annie Leibovitz

Javier Cercas a décidé de compléter les images avec des films réalisés par Henri Cartier-Bresson. Il montre la richesse de l’artiste qui ne s’est jamais rien interdit. D’ailleurs, le premier que l’on peut voir se nomme « L’Espagne vivra » de 1959. Dans la muséographie, il rajoute des citations un peu partout en dessous des photographies, en bas de mur telle : « Qu’est-ce qu’un homme révolté? C’est un homme qui dit non » écrivait Albert Camus dans « L’homme révolté ».

Cette photographie contient l’univers entier de Cartier-Bresson : la réalité transfigurée en cauchemar.

Javier Cercas
Henri Cartier-Bresson Bougival, France, 1956, épreuve gélatino-argentique de 1973 – © Fondation Henri Cartier-Bresson / Magnum Photos

L’espace de Win Wenders tranche avec les précédents. Tout de suite on sent sa fibre cinématographique. Déjà, tout de suite, les murs sont gris et on se retrouve face à une très grande photo éclairée. Ce jeune garçon n’est d’autre que Henri Cartier-Bresson pendant sa captivité au Stalag V-A, le 12 juillet 1942. En face, dans un petit renforcement on voit un objet assez insolite, un leica factice. « C’est Saul Steinberg qui m’a offert cette oeuvre, un objet magnifique de son invention un appareil photo formé d’un bloc de bois, une charnière simulant le viseur, un gros écrou simulant l’objectif. Regarder, trouver l’ordre, cela devient presque une fin en soi, une sorte d’absolu : cela me rend tout aussi heureux de faire semblant de photographie avec ce faux Leica qu’avec un vrai. »

Les photos sont chacune éclairées incitant vraiment le visiteur à ne poser son regard que sur les photographies. On passe plus de temps à mieux observer. Quel génie de la scénographie. Le plus se situe dans la petite pièce au fond de son espace avec un film. Il explique ces choix de photo en s’attardant surtout sur le regards des gens et sur la position du photographe qui observe souvent l’observateur.

Je me demande si ce qui a poussé Cartier Bresson à prendre cette photo est la présence de l’homme endormi à côté du cageot d’oignons qu’il est censé surveiller ou celle du visage – bien éveillé, lui – qui est dessiné sur le mur derrière lui. Parce que la mise au point est faite sur le dessin, je devine ce qui l’a fasciné : la juxtaposition d’une «réalité» et de sa «représentation». Là encore, les yeux fermés et les yeux grand ouverts disent quelque chose de l’acte de voir – sujet omniprésent dans ses photographies.

Win Wenders

Henri Cartier Bresson reconnaissait que réussir un portrait était beaucoup plus difficile que de capturer le modèle à la sauvette. Il a pourtant accompli dans ce domaine quelques miracles. J’aime particulièrement les portraits à la volée d’anonymes, d’«amis inconnus» jusqu’à cette merveille de 1933 : l’homme sans tête plongé dans son journal.

Sylvie Aubenas

Notre ballade se termine avec Sylvie Aubenas. Tout de suite, on passe dans un autre monde. Les murs sont recouverts d’un rose bonbon qui contrastent avec les autres espaces. Déjà, un choix volontaire pour casser le sérieux de son approche et pour faire un clin d’oeil au Palazzo de Venise, précédent lieu d’exposition. Tout comme ce cadre un bling bling où l’on voit des joueuses au casino. C’est le brin de folie. Tout en étant un vrai clin d’oeil au photographe. Jeune, une voyante lui avait prédit son avenir. Il savait alors qu’il avait le temps d’essayer de faire ce qu’il voulait et qu’il y arriverait. Cette citation d’Henri Cartier-Bresson illustre cela « Mais, je ne crois qu’au hasard ». L’auteure a une approche plus profonde puisque qu’elle met des cartels par exemple et donne des explications. Le rapport à l’image est plus profonde sur les sujets, les motifs, les thèmes… « Photographier c’est une attitude dans la vie », une phrase simple qui est pourtant lourde de sens. Dans les images, surtout sur les enfants, on retrouve cet humanisme comme chez Doisneau ou Izis. « Mon Leica m’a dit que la vie est immédiate et fulgurante ». Avant de quitter la salle, l’auteure propose une photo avec une personne qui part avec une oeuvre d’art sous le bras. La peinture se dirige vers une bibliothèque fictive avec des livres sur le célèbre photographe.

Les enfants sont des acteurs très privilégiés des photographies de Cartier Bresson : ils incarnent totalement la grâce, la liberté, l’innocence, l’insouciance ou le malheur. Ils sont saisis dans la vie ordinaire ou écrasés par des événements incompréhensibles. C’est à travers eux que l’on voit le mieux que l’humain est au centre de l’œuvre.

Sylvie Aubenas
Henri Cartier-Bresson Livourne, Italie, 1933, épreuve gélatino-argentique de 1973 – © Fondation Henri Cartier-Bresson / Magnum Photos

Informations pratiques
Jusqu’au 22 août 2021

Réservation obligatoire en raison de la jauge réduite dans les salles d’expositions (réservation possible le jour même dans la limite des places disponibles).
Visite flash toutes les 30 minutes gratuites (à faire).

Texte bilingue

BnF I François-Mitterrand
Galerie 2
Quai François Mauriac, Paris XIIIe
Entrée côté cinéma en sous-sol

Entrée 9 euros, tarif réduit 7 euros

Attention, il faut prévoir du temps d’attente à l’extérieur pour descendre les escaliers puis passer sous les portiques de sécurité.

Et aucune photo n’est autorisé dans l’exposition.

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