Tu me manqueras demain – Heine Bakkeid

Thorkild poursuit un fantôme qui pourrait panser ces plaies. La mort sera-elle vraiment sa future compagne ?  Le destin lui réserve de nouvelles choses.

L’ouvrage est en premier un très joli livre objet. La couverture attire aussitôt l’œil et nous intrigue. On croit percevoir au premier regard des vagues qui s’enroule autour d’un phare. Puis en regardant plus attentivement, c’est une chevelure vaporeuse d’une femme aux yeux bleus qui recouvre l’intégralité du livre. Alain Blaise et Mélina Bourgoin ont fait un très joli travail de mise en page. Surtout grâce au dessin de Yann Legendre. En plus du graphisme, on sent un jeu de texture légère et maline. Ainsi pendant toute notre lecture, on titille notre perception le roman au bout des doigts. Si toute la collection Arène est du même acabit cela donne envie d’aller s’y plonger. Sans omettre ce titre au combien bien trouvé. Il est à la mystérieux et évocateur. « Tu me manqueras demain » se trouve lié à une disparition. A présent, à nous de savoir laquelle et pourquoi.

Thorkild Aske enquêteur éminent de la police des polices a fini en prison et a tué dans un accident de voiture une fille dont il était tombé amoureux. Il essaie de suicider et rate. Mais ça, c’est de l’histoire ancienne car maintenant il retourne dans le monde libre et doit prendre un nouveau départ. Plus facile à dire qu’à faire. Car dehors les fantômes du passé et de l’espoir s’attachent encore à lui, telle un boulet à son pied. A peine sorti, il doit rendre un service et pas des moindres. Une femme a perdu son fils vers le cercle polaire et il doit le retrouver. Thorkild n’a pas le choix d’accepter et se rend dans un lieu hostile. Aucun doute que Rasmus est mort. Cependant pouvoir enterrer un cadavre permet de faire son deuil plus facilement. Le jeune homme avait pour objectif de restaurer un phare pour en faire un hôtel pour ceux qui voulaient vivre des aventures fortes. Le lieu s’y prêtait à merveille. Un avenir radieux lui souriait car tout était adapté à ces projets et à sa motivation. Seulement voilà, il a été au mauvais endroit au mauvais moment. C’est ce que Thorkild va découvrir malgré son addiction aux antalgiques et aux psychotropes. Et plus la vérité va apparaître et plus il va s’enfoncer dans les problèmes. Sauf que cette fois, il ne baissera pas les bras comme après son accident avec Frei. En posant les bonnes questions, en rencontrant les bonnes personnes, il dénoue ce nœud de mystères et ce n’est pas beau à voir. Personne ne savait vraiment ? En tout cas, une certitude, les cadavres ne parlent pas d’autant plus quand on ne les retrouve pas. Lui fera la différence car la mort ne veut pas de lui. Il n’a pas le choix, il faut vivre même dans la souffrance, le regret et l’absence de l’autre.

On se laisse dès le début emporter dans l’histoire. Un anti-héros qui râle, qui pique des colères, ébréché par la vie aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur et qui a besoin de médicaments pour mettre un peu de rose dans la noirceur quotidienne. On aime ce personnage qui semble si vrai dans sa mélancolie, sa culpabilité et sa colère. Il va devoir faire quelque chose à contrecœur qui n’est pas lui rappeler son boulot d’enquêteur dans la police des polices. A ses côtés un psy, Ulf, qui l’a aidé à sortir de prison et sa sœur battue avec qui il n’avait pas gardé spécialement le contact. D’autres vont venir se greffer à lui au fur et à mesure de son enquête. Une femme lui permettra de discuter avec l’eau delà et un homme lui fera prendre en compte la valeur de la vie. Mystères et mysticisme forment un duo pour mieux intriguer même si on a un petit goût de déjà vue. Qu’importe on se laisse prendre au jeu. Tout va doucement, même dans la précipitation. On peut entendre les rafales de vent, les bourrasques, la violence de la mer… jusqu’au petit frisson de froid. Enfin, les choses reprennent leur place et Thorkild va-t-il devenir un heureux employé de call-center comme le souhaite le pôle emploi norvégien ? Cette enquête a été son premier pas vers l’acceptation du deuil de celle qu’on a aimé. Aucun doute que les autres étapes lui réservent d’autres moments singuliers. Peut-être faut-il cela pour avancer plus sereinement. On espère que Heine Bakkeid nous prépare une nouvelle mésaventure avec cet ex-flic cabossé que l’on a envie de retrouver. Flirter avec l’étrange et la cruauté humaine, on aime surtout quand cela reste de la fiction très bien écrite.

Entre folie et désespoir, le Norvégien Heine Bakkeid a su trouvé le bon dosage pour nous accrocher et nous rendre addict. A quand la prochaine rencontre ?

L’extrait

« Ce que je vois le matin dans le miroir tient de l’ignoble fantôme de l’outremonde. J’ai le teint blafard, gris de manque de soleil et de carence en vitamines. De petits yeux, soulignés de cernes violacés et surmontés de paupières bouffies qui ne se relèvent jamais qu’à moitié.
Je me lave le visage et passe mes doigts mouillés sur la cicatrice en demi-lune à côté de mon œil, je suis la ligne jusqu’au relief dentelé au milieu de ma joue, j’en effleure chaque creux, chaque arabesque. La douleur se manifeste presque aussitôt.
« Je ne peux pas. » Je le chuchote au visage dans le miroir, tout en me débattant avec le pilulier qui contient mes médicaments du matin. « Il devrait le savoir. Je ne suis pas prêt. »
Après avoir pris mes cachets, je m’habille, vais à la fenêtre, écarte la couverture suspendue et regarde dehors : c’est une sale journée, il ne fait ni beau ni mauvais, tout est d’un léger gris bleuté, comme si la lumière du ciel refusait de s’allumer complètement.
Je vais me retourner lorsque j’aperçois un homme à vélo, en t-shirt moulant et cycliste, un casque sur la tête. Il pédale vers l’immeuble, s’arrête devant l’entrée, lève les yeux vers ma fenêtre et prend son téléphone. Solidement bâti, Ulf Solstad mesure autour d’un mètre quatre-vingt-quinze et il a le crâne presque chauve. À l’arrière de sa tête court un chenal d’épais cheveux roux rassemblés en queue-de-cheval, qui n’est pas sans rappeler la coiffure des samouraïs.
Lâchant le pan de couverture, je recule vers le canapé. Mon portable se met à sonner.
« Bonjour, Thorkild, articule Ulf, le souffle court, lorsque je finis par répondre. Anniken Moritzen m’a appelé tout à l’heure. Elle dit qu’elle vient de recevoir un message de toi.
– Oui… » Je m’affale sur le canapé, essayant de me concentrer sur les picotements de ma joue, de les faire passer en premier dans le cortège de mes souffrances, pour qu’ils prennent le contrôle du moment présent. « Je ne peux pas y aller.
– Pourquoi ?
– Ça ne sert à rien.
– Parce que ?
– Arne dit que leur fils est mort.
– Il a sans doute raison.
– Bon sang… Alors, qu’est-ce que vous attendez de moi, nom de Dieu ?
– On le fait pour Anniken, explique calmement Ulf. Un jour, quelqu’un va retrouver son fils. Vilain et tout boursoufflé après un long séjour dans l’eau à se faire grignoter par les crabes et les poissons. Mais ça reste son gamin, tu comprends ? Et je peux t’affirmer qu’elle n’est pas en mesure d’affronter ce qui va venir. Toi, tu parles la langue de la police, tu connais les procédures dans ce genre de situations, le cours des choses. C’est sans doute avant tout une façon de se montrer à elle-même qu’elle n’abandonne pas. Personne ne peut laisser tomber avant de savoir, Thorkild. Avant d’avoir essayé toutes les voies. Tu n’es pas d’accord ? » (p. 43-44-45)

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