Nymphéas. L’abstraction américaine et le dernier Monet – Musée de l’Orangerie

Pour fêter le centième anniversaire des « Nymphéas » de Claude Monet (1840-1926), le musée de l’Orangerie a décidé d’organiser une exposition. Non pas pour raconter la vie de l’artiste mais pour montrer l’influence qu’il a eu sur les abstractionnistes américaines.


Quel rapport entre Monet et l’abstractionnisme américain ?
Tout débute en 1955, Alfred H. Barr Jr., directeur du Museum of Modem art de New York (MOMA) fait l’acquisition d’un panneau des « Nymphéas » de Claude Monnet de 2 mètres de haut sur 5,65 mètres de long. Un panneau qui n’a pu prendre sa place au musée de l’Orangerie et qui restait dans l’atelier de Claude Monet. Ce responsable précise : « Ce sentiment de spontanéité et de vitalité des surfaces, allié à la distance prise par rapport à l’esthétique cézanienne-cubiste de la structure calculée, a beaucoup contribué à réactiver la réputation de Monet et à lui valoir l’admiration grandissante des jeunes peintres abstraits généralement qualifiés d’expressionnistes abstraits ». C’est alors que le public et les artistes américains découvrent l’œuvre et sa touche picturale si particulière. L’oeuvre brûlera dans un incendie en 1958. Le directeur du musée en fera deux nouvelles acquisitions par la suite. 

Le critique d’art Clement Greenberg écrivait en 1948 dans son livre « La Crise du tableau de chevalet » : « La dernière manière de Monet menace les conventions du tableau de chevalet. Aujourd’hui, vingt ans après sa mort, sa pratique est devenue le point de départ d’une nouvelle tendance picturale“.

En 1956, le critique Louis Finkelstein dans un article « New-Look »  invente le terme « Abstract-Impressionnism » (« impressionnisme abstrait ») afin de désigner un courant artistique de jeunes peintres américains qui auraient été influencés par Monet. Toutefois, ils veulent aller vers plus d’absolu et abandonner toute représentation réelle. Le tableau du MOMA est alors reproduit dans un livre de John Canaday, « Mainstreams of Modern Art », en vis-à-vis du tableau de Jackson Pollock, « Autumn Rythm (number 30) ».


La salle des Nymphéas, toute une histoire

A la mort de Claude Monet, emporté par une infection pulmonaire le 5 décembre 1926, c’est son fils, Michel qui va remettre les panneaux à l’Etat. Les 8 compositions structurées de 22 panneaux vont rejoindre la salle qui attend de les accueillir. Le 17 mai 1927, le musée Claude Monet ouvre ces portes. Georges Clémenceau, ami de l’artiste, en fera l’inauguration.

L’accueil n’a pas été aussi chaleureux qu’il reçoit de nos jours. A l’époque on pouvait lire par exemple, Lionello Venturi, qui estimait que les Nymphéas sont « la plus grave erreur artistique commise par Monet ». Toutefois, il est impossible de rester insensible à ces 8 panneaux de 91 mètres exposés en permanence au musée de l’Orangerie.

De prêt, on voit d’étranges gribouillages qui prennent une autre vie vue de loin.

On accuse le peintre de ne plus voir à cause de sa double cataracte. Entre 1900 et 1926, Claude Monnet a peint environ 450 toiles dont 300 dévolues aux jardins et aux nymphéas. Il continue ainsi ces séries après les meules, les cathédrales ou les gares. 

Il peint deux types de compositions : l’une englobe les rives du bassin et l’autre est le cycle des Ponts japonais, réalisé sur ses dernières années. La salle des « Nymphéas » permet de voir ce premier type de composition. Puis la salle d’exposition temporaire, nous montre la variété dans la composition et les teintes du pont japonais. 

Une nouvelle spatialité se crée avec ce saule pleureur. Plus de terre, de ciel et de bord dans cette représentation et dans un format particulier : un carré. 


A la découverte des abstractionnistes américains
Ellsworth Kelly
Ellsworth Kelly découvre les « Nymphéas » lors d’une rétrospective en 1952 à Zurich. Il tombe sous le charme et prend contact avec les héritiers du peintre. Ils vont l’inviter à venir découvrir la maison et le jardin de Monnet en 1953. La vision des grands panneaux le touche. « Je n’avais jamais vu de tableaux comme ça : des compositions unies d’un bord à l’autre de peinture à l’huile épaisse représentant de l’eau avec des nénuphars, sans ligne d’horizon. J’ai eu le sentiment que ces œuvres étaient des déclarations belles et impersonnelles. »

L’influence sera manifeste avec cette peinture verte et bleu, “Tableau vert“, que l’on peut découvrir avant d’aller voir les « Nymphéas ». On pourrait presque percevoir un mouvement, le reflet de la lumière sur l’eau. L’artiste a emballé l’oeuvre en 1952 pour le redécouvrir en 1980. 

A propos de Monet, Kelly a écrit en 2001 : « Les derniers tableaux de Monet ont eu une grande influence sur moi et, quoique mon travail ne ressemble pas au sien, je crois que je veux que son esprit soit le même ».

En 1968, il trace les contours d’une même feuille de nénuphar qui donne une impression de légère variation.

Jackson Pollock (1912 – 1956)
En 1943, à la demande de la mécène Peggy Guggenheim, il réalise une grande peinture murale. Quatre ans plus tard, Jackson Pollock abandonne le pinceau pour pratiquer ce que l’on appelle dripping. L’artiste se déplace autour de la toile posée au sol (la plupart du temps) et projette des couleurs de façon plus ou moins aléatoire. C’est un hasard contrôlé. Pour mieux comprendre sa façon de créer, on peut voir un extrait de vidéo de Hans Namuth de 1950. 

Les couleurs entre en resonance avec la peinture de Claude Monnet en face. On peut rapprocher le geste. 

Untitle vers 1969

En 1951, Pollock abandonne le dripping pour revenir à la figuration.

« The Deep » peint en 1951, est une oeuvre atypique dans la carrière du peintre. Le blanc qui coule contraste la nébuleuse sombre.

Mark Rothko (1903 – 1970)
Pour « Blue and grey » (1962), Mark Rothko a appliqué une couche de noir sur laquelle il a mis du blanc. Il travaille la matière. Pas besoin d’épaisseur, de relief, de perspective pour donner une impression de vibration. Comme Claude Monet, il propose une expérience sensorielle. 



Cette figure centrale de la “color-field painting“, se trouve obsédé par la recherche d’un nouvel espace pictural libéré comme pouvait le ressentir Claude Monet. « Quand on peint les grands tableaux, déclarait Mark Rothko, quoi qu’on fasse, on est dedans. »

En 1964, Rothko se lance dans la réalisation de 14 toiles pour une chapelle de Houston qui peut rappeler le procédé appliqué à l’Orangerie.

Il étale avec un racloir la peinture. Il expérimente de nouvelles façons de travailler la couleur et la matière.

Morris Louis (1912 – 1962)
Ces premières heures ont été très influencées par le cubisme. Lors d’un séjour à New-York en 1930, il rencontre Arshile Gorky et David Alfaro Siqueiros. A son retour à Baltimore, en 1940, la peinture devient plus abstraite. En 1952, il s’installe à Washington où il va être subjugué par une toile d’Helen Frankenthaler, « Mountains and sea ».  

Dans un premier, il va reprendre la technique de cette artiste avec le versement d’huile diluée de térébenthine sur la toile non préparée à plat. Mais la couleur n’est pas assez libre. Morris Louis va prendre une autre peinture, la peinture Magna, très diluée. L’artiste va incliner ou plier la toile. Il produira ainsi plus d’une centaine de création. 


On retrouve une certaine verticalité qui peut rappeler le pont japonais de Claude Monnet.
Mais Morris Louis affirme avoir des affinités avec l’œuvre de Paul Cézanne. Peut-on voir alors un lien inconscient avec la lumière dans la série des cathédrales de Monnet ? Le tour de la toile est inoccupé. 

En haut de la toile, il met des couleurs et il les laisse couler. Cette technique se nomme Stained Color. Le rendu est assez aléatoire. Uniquement la couleur compte.  La vivacité des teintes rappellent celle de Claude Monet.

Barnett Newman (1905-1970)
En 1944, Barnett Newman peintre new-yorkais, figure majeure du mouvement « expressionnisme abstrait », déclare : « Ce n’est pas Cézanne qui a déclenché la révolution dite de l’art moderne. L’honneur en revient aux impressionnistes. Ils ont libérés l’artiste de l’influence de la Renaissance et de ses séquelles académiques ».

Cette peinture a été mis en resonance avec une peinture de Claude Monet, « Nymphéas bleus 1916 – 1919 ».

Joan Mitchell (1925-1992)
Elle rencontre Jean-Claude Riopelle durant l’été 1955 à Paris. Quatre ans plus tard, ils décident de s’installer définitivement en France. Ils exposent tous les deux à la galerie Jean Fournier puis dans l’exposition en 1958 « Abstract impressionism » à Londres. 

Joan Mitchell acquière La Tour en 1967 à Vétheuil, à proximité de Giverny. Jean-Claude Riopelle loue un atelier pas trop loin à Saint-Cyr-en-Arthies. Puis le couple s’éloigne, Claude Riopelle fait construire son atelier au nord de Montréal. Ils se séparent en 1979. 

Elle réalise des toiles qui se rapproche des couleurs utilisées par Claude Monet ainsi que la taille imposante de la création. 

Alors est-ce le jardin de Claude Monet que l’on peut voir dans son polyptyque « The Good-bye Door » (1980) entre ses touches instinctives vertes et bleues ? Elle s’en défend : «Tout ce que j’ai appris à l’Art Institute, c’est Cézanne. Monet n’était pas là». Et rajoute : «Monet n’était pas un bon coloriste. La corrélation est horrible (…) depuis que je vis à Vétheuil. Ce n’est pas mon peintre préféré. Il y a une influence beaucoup plus forte de Cézanne. Je n’ai jamais tellement aimé Monet». Nous en avons alors juste une impression.

Philip Guston (1913-1980)
Philip Guston se lance dans l’art abstrait entre les années 1930 et 1950. Il repart à New-York après avoir obtenu la bourse Guggenheim ce qui lui permet de se lancer dans ces expérimentations abstraites. La figuration reprendra le dessus vers 1970. 


On peut retrouver comme similitude avec Monet les empâtements. L’artiste niera toute influence avec le maître des impressionnistes. «J’ai vu les Monet mais je ne les ai pas aimés […] En fait, je ne connais pas Monet. J’ai regardé, mais je ne sais rien de lui». De nombreux critiques ne partagent pas son point de vue.

La couleur est posée de façon épaisse. La masse colorée se concentre au milieu de la toile.

Tout comme les autres artistes, il effectue un voyage en Europe en 1948 dont un passage par la France. 

Willem de Kooning
Il travaille avec de la peinture industrielle. Dans sa toile « 
Villa Borghese » (1960), il exprime la lumière qu’il a vu lors de son séjour en Italie dans les années 50. Ces émotions s’expriment sur la toile. 

Helen Frankenthaler (1928 – 2011)
Elle découvre les « Nymphéas » avec son compagnon, le critique Clément Greenberg. 

Ces grands lavis de couleurs rappellent la douceur de l’eau avec ces nénuphars. Son travaille a été rapproché de l’impressionnisme abstrait. Elle invente une technique qui lui est propre : le staining. Des tâches de couleurs imprégnées à même le sol. 

Riverhead – 1963

Helen Frankenthaler découvre l’Orangerie et 9 ans plus tard, elle réalise Milkwood arcade. Le vert et le marron font référence à des arbres d’où le titre. 

Clyfford Still (1904 – 1980)
Après la seconde guerre mondiale, il vient s’installer à New-York rejoindre Rothko. Tout comme son ami, il recherche des zones de confrontations de couleurs pures. On peut observer certaines de ces créations dans des expositions d’art abstrait. Toutefois, son mauvais caractère l’incite en 1961 à déménager dans une maison dans le Maryland. Jamais il n’arrêtera ces recherches des champs chromatiques et refuse de nommer ces peintures. 

Clyfford Still propose des plages colorés qui se contraste mais de façon décousue.

PH-578

Sam Francis (1923 – 1994)
Suite à un accident d’avion dans l’armée américaine, Sam Francis immobilisé pendant 3 ans, se met à faire de la peinture. Il est marqué par l’expressionisme abstrait et le travail de Pollock. Il suivra même l’enseignement de Clyfford Still. 

Il découvre l’Orangerie en 1953 en compagnie de Georges Duthuit, gendre de Matisse. Paris est un endroit qui permet de rencontrer d’autres artistes comme Jean-Paul Riobelle, Joan Mitchell, Nicolas de Staël… Il y rencontrera même la galeriste Nina Dausset qui va accueillir sa première exposition.

A partir des années 50, ces toiles changent d’échelle afin de plonger le spectateur dans sa création.

Mark Tobey (1890 – 1976)
Mark Tobey est l’un des premier artiste abstrait. Son travail diffère des autres car il utilise la calligraphie. La technique se nomme la white writing.

Jean-Paul Riopelle (1923-2002)
La palette de Jean-Paul Riopelle se rapproche de celle de Claude Monet. L’huile sans titre de 1950 côtoie un des ponts japonais peint entre 1918-1924. Tous deux peignent sur une toile tendue sur châssis. Attiré par la luminosité, il va s’installer en en Ile-de-France où il va créer sa technique picturale. Elle se définit comme une mosaïque faite d’empâtements en petites touches denses pour un effet monumental. Il dira en parlant des tableaux au musée de l’Orangerie : «Si l’on voyait l’endroit où Monet a peint les Nymphéas, on verrait que c’est grand comme un petit bassin. C’est inimaginable, des tableaux aussi vastes, démesurés, ont été faits devant un petit étang de rien du tout».

Il travaille avec un couteau ou directement au tube et superpose les couleurs.

Frise finale

L’exposition aurait pu se nommer autrement car il est fait partout référence à deux critiques. Clément Greenberg a fait des ponts entre le travail de Monet et certains artistes contemporains abstractionnistes. Le critique Finkelstein lui a valorisé les impressionnistes abstraits. La référence a leur travail se trouve dans le document de communication donné dans le musée, les cartels, la visite guidée et même dans l’audioguide.

Une exposition intéressante qui donne envie d’aller faire une ballade à Beaubourg et au musée d’art moderne de la ville de Paris.

Courte visite par nom de salle
Niveau 0 : Kelly et Monet : puissance de l’œil
Salle 1 : La peinture à américaine
Salle 2 : Impressionnisme abstrait
Salle 3 : Abstraction gestuelle

Les –
– peu de toiles,
– le lien avec les peintures de Monet n’est pas flagrante pour le néophyte comme moi,
– audioguide qui donne des informations complémentaires mais dommage que l’objet n’a pas de casque, ancienne génération. 

Les +
– on peut voir de très nombreuses toiles de Monet,
– on découvre des artistes d’art abstrait américain,
– découverte du magnifique travail de couleur Helen Frankenthaler, 
– belle muséographie,
– visite guidée réalisée par des passionnés,
– la présence de femmes dans l’art. 

 

Une réflexion sur “Nymphéas. L’abstraction américaine et le dernier Monet – Musée de l’Orangerie

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