On oublie souvent que le tissus possède une vraie histoire. Cela n’est pas uniquement sur l’évolution des couleurs. Le lien avec l’Histoire du travail et du capitalisme est totalement inhérente.

4e de couverture
Les (r)évolutions du textile par les petites mains
Imaginez un salon du textile se jouant de l’espace et du temps : s’y croisent Karl Lagerfeld, Michael Jordan, Jean-Baptiste Colbert, Ötzi, une influenceuse, Adam Smith, une ouvrière textile indienne, le roi Arthur… Loin de découler de quelques innovations d’inventeurs géniaux, l’industrialisation du monde fut un processus de longue durée, modelé par les inégalités, l’accès aux ressources naturelles et des luttes sociales et politiques.
Les héros de l’étoffffe offre une plongée, sous la conduite d’Audrey Millet, l’historienne, et Pétronille Griffon, l’archéologue, dans une histoire qui est aussi celle de l’humanité, du Paléolithique à la fast fashion…

Mon avis
Séverine Laliberté et Audrey Millet ont fait un choix audacieux dans la mise en récit. Tout débute pendant le Grand salon du textile. Les scénaristes s’incluent comme les personnages centraux de l’aventure et font intervenir des acteurs de différentes époques, pays et langues. Avant de se lancer dans des interactions de folie, il est nécessaire de poser le cadre. Tous les faits avancés sont prouvés scientifiquement. On évite toutes les hypothèses pas fiables. Une approche sérieuse et ludique qui permet une accessibilité à grand public et avec des choses vraies, concrètes, faisant aussi travailler l’esprit critique. Déjà abordé l’Histoire à travers des faits est un gage de sérieux avec une démarche scientifique. Et souligne également les limites de l’excercice car le tissus se délite avec le temps.

On trouve de la matière dans des tombes très profondes, dans la glaces où le temps a conservé des morceaux exceptionnels. Cela permet de comprendre de nombreuses chose comme l’adaptabilité des humains, le travail de groupe, la solidarité, le voyage, le troc, l’ingéniosité… On n’a pas attendu la révolution industrielle pour se vêtir et se protéger aussi bien de la chaleur que de la fraîcheur. L’humain a toujours su s’adapter avec un système d’essai erreur. Progressivement, il exploite la nature puis les hommes pour produire plus, plus vite et plus loin.

 » – Adam Smith : C’est aussi à ce moment-là que les hommes ont commencé à réellement se spécialiser. Agriculteurs, pasteurs : c’est le début de la division du travail, de l’économie de production et de l’enrichissement individuel.
– Karl Marx : Et la naissance de la propriété privée, des inégalités sociales et de l’exploitation de l’homme par l’homme… au top, contremaître Adam, au top! (…)
– Catherine, militante écolo : C’est également à cette époque que l’humanité a commencé à modifier les paysages : en déboisant pour planter, en détournant des cours d’eau pour l’irrigation, en surpâturant certaines zones… Finie la symbiose avec la nature! Maintenant, l’homme veut la dominer… Certains considèrent d’ailleurs que le Néolilithique marque le début de l’antropocène, une nouvelle période marquée par l’influence de l’homme sur la géologie elle-même. » (p. 22)

L’exploitation des animaux ne date pas d’aujourd’hui même si la question de l’optimisation n’était pas forcément l’objectif.

« – Pétronille Griffon, archéologue : La domestication de moutons-sauvages a aussi débuté au Proche-Orient, autour du VIIIe millénaire avant JC. D’abord élevés pour leur viande, leur lait et leur peau, les premiers moutons domestiques avaient le poil rêche et le perdaient chaque année. Les pasteurs ont commencé à s’intéresser au sous-poil, tout doux, qu’ils récupéraient durant la saison de la mue en les brossant ou les épilant. Ils se sont mis à sélectionner les bêtes dont ce sous-poil était le plus dense. A la fin de l’âge du bronze, à force de sélection, le poil de mouton devient très long et pousse de façon continue. Il est alors possible de les tondre.
– Otzi : En Méditeranée d’abord, puis en Europe occidentale, l’agriculture et la domestication, et donc le lin domestiqué et la laine, sont arrivés avec les populations venant de l’est, quelques milliers d’années avant mon temps. » (p. 26)

Il est important aussi d’évoquer les différentes fibres existantes. « – Joseph Marie Jacquard : Le mot textile désigne « une construction souple de fils entrelacés.
Ces fils peuvent être fabriqués à partir de nombreuses fibres. Il y a d’abord les fibres végétales. Elles proviennent de la tige ou du liber issu du tronc ou encore la fleur. Il y a les fibres animales qui proviennent du poil ou de la soie issue de chenilles d’araignées ou de coquillages. Il y a enfin les fibres minérales.
– Pétronille Griffon, archéologue : L’amiante est tissée dès l’Antiquité pour ses propriétés ignifuges.
– Joseph Marie Jacquard : Et encore, je ne vous parle pas que de ce que mon époque connaît car en me baladant dans le chapiteau des grandes inventions j’ai vu qu’il existait désormais des fibres artificielles!  » (p. 29)

Il est important d’expliquer aussi comment se fait le filage.
« – Joseph Marie Jacquard : Après les avoir extraites et lavées, il faut aligner ces fibres plus ou moins longues (quelques cm pour les cotons, jusqu’à 80 cm pour le lin et 1 200 fils pour la soie), en les tirant, les peignant, les cardant… Puis on les tord ensemble afin de les rendre solidaires les unes des autres et produire un fil solide et continu. Plus les fibres sont longues plus il est possible de faire un fil fin. Pour qu’il soit plus solide, on retord parfois ensemble plusieurs fils tordus. Jusqu’à la fin du Moyen Age, le filage se faisait à l’aide d’un fuseau (une tige en bois) muni d’une fusaïole : une sorte de grosse perle en matériau dure, souvent en terre cuite qui lui sert de volant d’inertie. » (p. 30).

L’utilisation du tissage est vraiment très diverse. « Pétronille Griffon, archéologue : Les hoplites portaient des armures constituées de 15 à 30 couches de tissu de lin collées entre elles. Ces armures étaient réputées pour arrêter les flèches ce que confirme l’archéologie expérimentale. Le tissage ne concerne pas que les vêtements. Outre les voiles de bateau, les tentures, linges et autres ameublements, il faut également penser aux sacs, filtres, tapis de selles, linceuls et bandelettes de momies… Autant de textiles qui répondent à des contraintes particulières et qui produisent des innovations dont toute la production textile bénéficie. » (p. 68).

Ces évolutions dans les usages raisonnent avec le fait de l’essor du capitalisme. Le personnel perd de sa compétence spécifique pour devenir une main d’oeuvre de base.
« – Penny, fileuse à Manchester depuis la première année du règne de Sa Majesté Victoria : Le moulin à foulon permettait de remplacer 40 à 50 hommes. 40 à 50 personnes s’apprêtant à perdre leur unique moyen de nourrir leurs familles. Tout ça pour votre course aux profits à vous, les nantis!
– Karl Marx : En tout cas, cette croissance signe également une augmentation des inégalités. Elle bénéficie tout d’abord à l’aristocratie ainsi qu’à une petite catégorie intermédiaire faite de marchands et d’administrateurs, le reste de la population travaille pour presque rien.
– Adam Smith : Je ne vois pas où est le mal! L’esprit d’entreprise doit être récompensé!
– Penny, fileuse à Manchester depuis la première année du règne de Sa Majesté Victoria : Encore faut-il avoir une fortune à investir. Et là encore, vous risquez bien peu votre vie…
– Catherine, militante écolo : Il faut savoir que cette industrie a, dès le Moyen Age, un impact très sérieux sur le climat et la végétation. Remontons au XIe siècle, alors que les royaumes du nord se lancent dans la Reconquista de la péninsule ibérique. Elle se trouve depuis le IXe siècle sous l’autorité du califat de Cordoue. » (p. 83).

Catherine complète avec des informations dans l’amélioration de l’exploitation.  » Au fur et à mesure de l’avancée des troupes, des terres sont distribuées aux colons. Ceux-ci se lancent dans l’élevage de moutons plutôt que dans l’agriculture. Ils peuvent ainsi fuir leurs troupeaux en cas de conflit et leur viande peut être mangée aussi bien par des chrétiens que par des musulmans. De plus, c’est activité très rentable : les Flandres sont toujours à la recherche de matière première. Elle est aussi soutenue par la royauté qui peut facilement taxer ce commerce lucratif… et qui demande moins de main-d’oeuvre que la culture des sols. Une main-d’oeuvre qui peut partir à la guerre. Pendant près de six siècles des millions de moutons vont traverser l’Espagne durant leur transhumance. Et vont éradiquer le couvert forestier du pays. La forêt reculant, le climat se réchauffe et les sécheresses se multiplient, créant des dégâts irrémédiables encore d’actualité aujourd’hui. » (p. 84). A cela il faut aussi prendre en compte la modification des usages de la terre par les puissants : « Pétronille Griffon, archéologue : Pour bien vous expliquer remontons un peu le temps. En fait tout s’est mis en place quelques décennies avant, autour de la production de la laine. L’Angleterre a trouvé en l’Espagne – follement enrichie par l’or américain – un excellent débouché par la laine.
– Audrey Millet, historienne du textile : Pour développer cette activité, les plus puissants commencent à privatiser les terres semi-communautaires, utilisées par les paysans pour la pâture et l’agriculture. C’est le phénomène des enclosures.
– Penny, fileuse à Manchester depuis la première année du règne de Sa Majesté Victoria : Yep! Pour y caler leurs milliers de moutons, ils construisent des murets partout qui empêchent les culs-terreux de besogner sur ces terres qui, avant appartenaient à tout le monde! » (p. 116). Ainsi les tisserands étaient chez eux et faisant des pièces qu’ils vendeaient au fournisseur de matière brut, doivent partir pour la ville et travailler sur des machines mécaniques. On constate une perte de savoir faire flagrante.

L’innovation permet alors de garder des monopoles sur de la fabrication de certains biens. « – Adam Smith : Vous êtes sortis de l’économie de subsistance pour entrer dans l’économie de marché, mes amis….
– Je viens de Champagne et le seigneur du coin a développé et réglementé des foires commerciales qui ont un succès dingue! On est pile entre les Flandres et l’Italie, les deux hot spots du textile en Europe. Même le roi Philippe Auguste a légiféré et assure la sécurité physique et légale des marchands flamands et génois qui s’y rendent grâce à un sauf-conduit royal. Les villes comme Troyes et Provins se sont développés de ouf! Et puis nous faisons partie de la Hanse drapière des XVII villes. (…) La Hanse : c’est une association de marchands. En se regroupant, nous pouvons instaurer des règles qui sont à la fois là pour assurer la qualité des produits (ce qui est plutôt bien pour vous les consommateurs) mais surtout les prix, les monopoles….  » (p. 86)

Pour que cela fonctionne, il ne faut aussi l’importance de l’organisation avec par exemple les corporations comme celle des tailleurs. « C’est une communauté de métiers au sein d’une ville. Chaque artisan doit faire partie d’une de ces associations qui imposent des règles et des sanctions afin de protéger à la fois le maître artisan (le patron), le valet (l’ouvrier) et le consommateur. » (p. 92)

Pour aussi garder le monopole sur les matières premières, il est important de protéger ces colonies à tout prix.  » – Colbert : En 1664, je créé la Compagnie française des Indes orientales pour notre bon Roi-Soleil. Sa première mission est d’affréter une dizaine de bateaux pour rapporter des cotonnades indiennes provenant de Pondichéry et Calcutta. » (p. 114)

Qu’importe où dans le monde, le droit de lutter et de faire grèves sont interdites.  » – Karl Marx : La loi Le Chapelier de 1791, en France, et le Combination Act, de 1799, en Angleterre, sont un véritable coup d’Etat des bourgeois! Une trahison de la Révolution française! » (p. 123).

En page 131, deux photos se comparent avec la première de Lewis Hine, prise à Lancaster aux Etats-Unis début du 20e et l’autre de GMB Akash prise à Dacca, au Bangladesh, début 21e. On voit sur les deux, un enfant travailler dans une usine de fabrication de tissus. Cela montre que partout où l’on peut exploiter les enfants pour économiser de l’argent on le fait sans scrupule. Les fabricants cherchent toujours le moins cher et les humains derrière n’ont pas de valeur. Mais on peut aussi interroger le consommateur. Pour avoir moins cher une pièce qu’il portera peut être qu’une seule fois, ne préfère t’il pas ignoré cet aspect social? Ou même pire, avoir le discours que grâce à lui, il a un emploi.

En tout cas, on ne ressort pas indemne de cette lecture vraiment très riche. Elle décomplexifit des concepts économiques qui peuvent paraître aigre à la lecture. On vient à interroger la notion du capitalisme et du profit à tout prix. Grâce aux médias, on a l’illusion qu’il n’y a aucun autre système possible et sans les ultrariches, le monde deviendrait un espace de bataille à l’infini. Les usines ne sont pas là pour le bien-être de tous et favorise les discriminations et les inégalités. La fabrication dans n’importe quelle condition et avec un peu n’importe quoi à aussi des impacts environnementaux non négligeables. Et surtout cela ne date pas d’aujourd’hui ce qui aussi une approche que l’on entend assez rarement. Pendant toute la lecture, on colle des marques pages un peu partout car tout semble intéressant et donne envie d’en savoir plus. Le dessin et la mise en couleur sont lisibles et compréhensible. Les images vont à l’essentiel sans ce charger inutilement de décors par exemple. Il est dommage toutefois que l’on ne trouve pas de mini-biographies des figures tutélaires évoqués comme Adam Smith, père de l’économie capitaliste ainsi qu’une frise historique avec les révoltes et les lois en France, en Europe, aux Etats-Unis et dans le monde. Je rajouterai aussi les sources pour aller plus loin sur les concepts ou sur l’aspect historique. On a une historienne derrière dans le scénario, on aimerait que sa présence soit aussi jusqu’à l’après lecture.

Une bande dessinée à posséder dans sa bibliothèque et à conseiller à ceux qui aime la mode. Car la fringue n’est pas qu’une question d’image de soi c’est aussi un élément non négligeable de l’économie mondiale.

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