A la rencontre de Wouzit, créateur du « Grand Rouge »

Wouzit possède un esprit créatif qui mélange aventure et merveilleux. Dans sa bande dessinée, « Le Grand Rouge », il nous emmène à la rencontre de pirates, de magie et d’éthique. Pour garder votre liberté, que seriez-vous prêt à faire? Le bédéaste pose cette question et nous amène aux côtés de son personnage, Ivan Barnave. Où puise t’il son inspiration? Il va nous le dire.

Quelles lectures vous inspirent le plus?
Pour être honnête, je lis peu. Je dois lire une vingtaine de bd dans l’année et peut être un livre ou deux, aucun roman, que des livres thématiques (livres d’histoire pour l’essentiel : sur les explorateurs, les civilisations maya et aztèques etc)… Je regarde en revanche énormément de séries et de films. Je pense que mon inspiration vient plus du cinéma que de la littérature. En ce qui concerne l’inspiration, du Grand Rouge, je l’ai écrit en 2009. A l’époque je pense avoir été influencé par le comte de Monte Cristo, les histoires du studio Ghibli, ainsi que par mes cours d’Histoire (j’étais étudiant en licence d’Histoire). La série et les films comme « Usual suspects », « Sixième sens » , « Memento », ont aiguisé mon appétence pour les scénarios bien ficelés avec un twist de fin qui fait perdurer l’histoire après la lecture.

Qu’elles sont les ouvrages du 9e art qui vous ont le plus marqués?
J’ai lu énormément « Spirou » et le catalogue Dupuis dans mon enfance. Puis un cousin passionné de bd m’a fait découvrir l’Association et donc Lewis Trondheim avec « Lapinot et les carottes de Patagonie » puis « Le monde d’Aldébaran ». Plus tard j’ai découvert la diversité qui existait en bd. Je me souviens de ma lecture de « Capucin » de Florence Dupré la Tour,  « Calvin et Hobbes », mais aussi « Ma vie mal dessinée » de Gipi, « Jolies Ténèbres » de Kerascoët, et plus récemment « L’humain » de  Diego Agrimbau. Graphiquement j’aime les productions de Frederik Peeters, Jens Harder mais mes influences qui ont joué dans mon enfance sont surement Lewis Trondheim et Frank Margerin (pour le côté le décors fait parti de l’histoire).


Comment êtes vous venus à faire de la bande dessinée?
Je pense que dans mon enfance je n’étais pas un élève studieux. Comme tout enfant, je dessinais et mes professeurs et mon entourage me valorisaient par rapport à ce goût prononcé ce qui a du créer un effet boule de neige. Je participais à des concours de dessins pour enfant où je récoltais les premières places (sans pour autant avoir une réelle aptitude, ma mère devait « m’aider »). Puis en 4ème, M. Corlieu, mon professeur d’arts plastiques, nous a fait travailler sur la bd, on a participé au concours bd  scolaire d’Angoulême. J’avais été sélectionné pour le département ou la région et avait reçu une montre « Sempé », puis il nous a amené en sortie scolaire au festival. J’ai compris à ce moment là, que dessiner pouvait être un métier. Cette idée ne m’a plus quitté. Mes résultats scolaires déplorables m’ont conforté dans l’idée d’en faire mon métier, j’ai fait une seconde avec option arts. L’échec cuisant d’un redoublement m’a conduit en premier STT (Science Technique et Tertiaire, les profs appelaient ça le bac Sans Trop Travailler). Bac en poche, mes parents ont refusé que je me dirige dans une école d’art, eux voulaient que je fasse du commerce, j’ai atterri en fac d’Histoire. J’ai eu ma licence, puis pendant mon master, j’ai décroché mon contrat pour la première version du Grand Rouge chez Manolosanctis, j’ai arrêté là mes études. Pendant tout ce temps, j’ai continué à dessiner, seul puis avec un collectif que nous avions monté avec un ami. De mes 15 à 21 ans, j’ai animé cette asso qui s’appelait YOUKA BONGO, on éditait un fanzine bd et on écumait les petits festivals de la région. Je me suis aussi greffé à plusieurs autres collectif, Bévue (Rennes), Onapratut (Paris), puis 30 jours de bd (sur internet qui donnera les édition MAKAKA), BDAmateur (site qui propose une galerie de planches et de commenter), Manolosanctis (qui dans ses débuts n’était qu’une plateforme comme Grand papier), les autres gens (Thomas Cadène m’a proposé de rejoindre l’aventure sur la saison 2) etc… J’ai jamais lâché. C’était mon défi, prouver que je pouvais y arriver, même tout seul.

Qu’elle a été le déclencheur pour vous lancer? Aviez-vous déjà toute l’histoire en tête?
Quand j’ai pensé cette histoire, j’étais à la fac de Pau. La région organisait un concours de bd, musique, film, et photos interfac sur le thème « ROUGE ». On devait faire 8 planches. A l’époque, je n’avais pas de méthode de travail, l’histoire naissait de case en case. Je ne passais pas par la rédaction d’un texte. J’ai donc abordé le concours et très vite, mon histoire s’est densifiée et j’ai compris que je ne tiendrai pas sur 8 pages. J’en avais fait une cinquantaine. Trois ans plus tard, Manolosanctis faisait sa mutation de site internet à maison d’édition. J’avais déjà participé à deux collectifs papier chez eux. Ils recherchaient de jeunes auteurs, on était une belle bande (Thimothé le Boucher, Thomas Gilbert, Maud Begon, etc) , ils m’ont demandé si j’avais un projet. J’ai pitché par téléphone le Grand Rouge, j’ai envoyé les 50 planches que j’avais fait trois ou quatre ans auparavant. Ils m’ont envoyé un contrat. L’histoire n’était pas réellement bouclée, je ne savais pas comment cela finirait.

Quand vous écrivez, vous appuyez-vous sur un travail de recherche, de documentation ou bien préférez-vous vous lancer directement?
C’est très variable. L’idée d’une histoire muri pendant un long moment avant que je n’en fasse quoique ce soit (je sors peu de bd). Pour le Grand Rouge, il n’y a pas eu de lecture particulière. Après cela, j’avais sorti « Darwin » une aventure post apocalyptique, là j’avais lu « L’origine des espèce », un autre projet « Mexique » signé chez Sarbacane (j’ai des années de retard) m’a demandé énormément de lecture et de documentation, je dois avoir une biblio d’une trentaine de livre. Donc ça dépends.

Votre univers graphique est particulier. Comment vous est venu l’idée de ce style? Comment le définiriez-vous?
Mon univers graphique est sans doute singulier car je suis autodidacte. Je n’ai pas été formaté, influencé par une école. Je n’ai pas « eu d’idée de ce style »; il s’est construit avec le temps. Je suis en mutation constante, enfin je l’espère.

Qu’elle est votre rapport aux couleurs? Vous nous en mettez plein les yeux, au sens positif du terme, dans tout l’album.
C’est assez amusant. La couleur j’en mets parce que c’est plus joli avec. Je n’ai aucune prétention. Quand la première version du Grand Rouge est sortie, j’ai eu plein de compliments sur ça. Et je ne comprenais pas. J’avais juste fait des aplats de couleurs à la souris (oui j’ai réalisé tout l’album sous photoshop à la souris avec outil « pot de peinture » je reviens de loin). Aujourd’hui, j’ai conscience que c’est ce qui contribue à rendre mon dessin plus agréable mais je n’ai pas la sensation de faire quelques choses de particulier. Je n’ai pas de nuancier ou de palette, je prends mes couleurs sans plan d’ensemble, à la pipette à fur et à mesure. Pour cette seconde version, mon éditrice voulait que j’accentue la partie sur l’île et que j’atténue la partie « monde réel ».

Comment résumeriez-vous votre bd?
Je suis pas très bon dans cet exercice. J’ai lu des critiques qui le résumaient bien mieux que je ne pourrai le faire, et qui même arrivaient à mettre des mots sur des choses que je ne percevais pas.
Je dirai: LE grand rouge est une aventure fantastique, de cap et d’épée qui mélange deux récits en parallèle  qui se rejoignent pour une fin inattendue. Je l’avais dit je suis pas bon vendeur. Le thème à l’écriture était « la dualité de l’humain », ou « les héros n’existent pas ». J’avais le désir de créer un ascenseur émotionnel aux lecteurs qui s’identifient au personnage principal, qui s’y attache et qui à la fin découvre sa duplicité. Quand reste il? Doit il l’aimer, le comprendre, le rejeter? Cette question m’anime encore aujourd’hui d’autant plus dans le contexte actuel où les « stars » tombent de leur piédestal. Que faire? C’est sociologiquement passionnant et cela nous fait poser des questions sur nous même, sur nos convictions, sur nos compromissions, etc. Exemple, Harry Potter, des millions de fan et une écrivaine qui milite ouvertement de manière homophobe et réac… Que font les fans, comment réagir? 

Diriez-vous que vous avez réalisé une bd engagée écologiquement?
La question écologique ne m’a pas percuté quand j’ai écrit ce livre en 2009. En revanche, c’était une grande préoccupation du moment et qui animait le milieu universitaire de Pau dans lequel j’évoluais. Quand les premières critiques sont sortis, ainsi que les retours de mes amis, ils ont mis en perceptive cette question écologique. Dans cette réécriture de 2021, l’éditrice souhaitait que cette question apparaisse de manière plus claire. Donc oui, cet ouvrage traite dans ses thèmes de l’écologie du rapport de l’homme fasse au déclin de la nature, de son impact sur celle ci et de son déni, voir de sa complicité pour servir des intérêts personnels. Est ce ce que cela en fait une bd « engagée », je l’espère pas, car je ne dis rien de plus, à mon sens, que « l’eau ça mouille ». Et si on considère que ce livre est « engagé écologiquement » et bien, c’est que ça va encore moins bien que ce que je pensais.

Avec quoi aimeriez-vous que les lecteurs repartent?
Idéalement, j’aimerai que le lecteurs repartent avec des réflexions. Des réflexions sur eux-mêmes, sur le mythe du héros, de l’injonction sociétale à être ce héros… Qu’ils essayent de se débarrasser du manichéisme biblique qui nous force à cataloguer les gens dans « le bon » ou « le méchant » (et j’en suis le premier touché également). Voilà que les lecteurs repartent avec des petites réflexions existentielles, avec une philanthropie méfiante 🙂

Je remercie très sincèrement Wouzit d’avoir pris du temps pour répondre. MERCI

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