Ce récit plonge le lecteur dans les arcanes complexes de la justice à travers la trajectoire d’une femme déterminée à faire entendre la parole des victimes. Il interroge les freins institutionnels, les résistances culturelles et la fragilité du système face aux violences faites aux femmes. La bd propose une immersion à la fois intime et sociale dans un combat encore trop peu entendu.

4e de couverture
Anne Bouillon est avocate à Nantes et féministe.
Depuis #metoo, son cabinet ne désemplit pas. Chaque jour, des victimes s’adressent à elle. Chaque jour, elle se bat pour que la justice les entende.
« Je ne défends plus les hommes. Leur violence, je n’en peux plus. Mais je veux vous raconter les femmes, celles qui viennent me trouver dans mon cabinet, celles qui veulent échapper à leurs oppresseurs, celles qui demandent justice.
Je plaide pour elles. »

Mon avis
Ce qui m’a le plus marqué, c’est la force de conviction qui irrigue le récit : on sent que l’autrice ne se contente pas d’exposer des cas, mais veut transformer le regard du lecteur. L’avocate, dans son militantisme quotidien, devient un repère, une figure d’exemple. Ce choix narratif pouvait être risqué, et cela fonctionne bien ici. Le récit alterne entre moments d’écoute, tribut à la souffrance des victimes et scènes judiciaires, parfois techniques mais jamais laissées dans l’ombre. « Les femmes ne meurent pas par hasard. Elles meurent parce qu’elles ont affaire à des hommes violents. Mais également parce qu’il y a des défauts dans la prise en charge de la protection. » (p. 107). La manière d’expliciter les rouages judiciaires avec les procédures, les interventions, les blocages sont dans l’intention de protection. Derrière la colère et l’injustice, le regard se fait en gardant un ton humain envers les victimes, leurs doutes, leurs espérances. « Les autres lui disent de rester, on ne quitte pas son mari, ça ne se fait pas. Elle veut que ça sorte et qu’on l’écoute… Elle ne veut pas déposer plainte, ça ne sert à rien. Elle ne lui veut pas de mal… Elle l’aime encore. Lui, c’est un pervers narcissique. Je vous jure maître, c’en est un, un vrai! Elle se sent vide. Elle veut travailler, mais il ne veut pas. Reste à la maison, on n’a pas fait des enfants pour qu’un autre les élève. Elle a un amont, c’est comme ça qu’elle tient. Elle picole le soir, c’est comme ça qu’elle tient. Elle a envie de partir, parfois de mourir. Et elle a honte de devoir le dire. Ces femmes sont comme vous et moi. Elles sont nos mères, nos filles, nos amies, nos collègues, nos voisines. Elles sont vieilles ou jeunes, riches ou pauvres, elles sont toutes les couleurs de peau et croient ou pas tous les dieux du ciel. Elles sont partout. Elles sont nos soeurs, toujours.  » (p. 157). Le dessin sobre et expressif ajoute une grande dignité aux témoignages aussi bien à travers les regards que les silences.

Pour le lecteur peu familier du droit, certaines pages peuvent sembler complexes, même si c’est très accessible. On découvre une machine qui broie des individus et parfois l’injustice règne. Les juges, magistrats… traînent des clichés d’un autre temps relatifs aux femmes, à la violence, aux abus sexuels, aux meurtres… Les hommes ne disent jamais leur responsabilité. Les pauvres pleurent leur souffrance alors qu’ils ont battu, harcelé, violé, tué, démembré leur compagne ou ex-compagne. Le basculement entre l’intime (la parole des femmes) et le global (les dispositifs judiciaires) montre une rupture qui ne permet de se reconstruire pour avancer. Le choix de centrer le récit autour d’une avocate, légitime et réel, montre qu’il existe des personnes qui se battent pour le droit, le respect et l’équité dans la justice. « On me renvoie, comme à d’autres femmes, à ma rigidité, mon manque d’humour. Je suis une « mal baisé » qui ne rit pas aux blagues sexistes… Pour moi, ces mots, ces insultes nourrissent la violence. Une violence que les femmes n’ont plus envie de vivre. » (p. 99). Pourtant, on sent que bien que la justice évolue ce n’est pas encore ça. « Ca, ça me rend dingue. Les femmes sont toujours jugées! On juge même leur façon d’être victime. » (p. 103). Les dossiers s’accumulent, les décisions sont lentes et les peines relativement légères. « Et même si la victime est crédible et constante dans ses déclarations, le doute profite au prévenu. » (p. 105). A partir de combien de mortes faudra t’il que les mentalités évolue? Anne Bouillon offre une entrée forte pour comprendre les enjeux actuels des violences de genre et invite à l’action plus qu’à la morosité. Sans combat aujourd’hui que pourra t’il y avoir demain? Avec la montée des extrémistes de droite en France et dans le monde, il va falloir se battre encore plus fort.

Une lecture touchante que montre une femme qui a choisi de prendre partie de la défense des femmes. Elle ne deviendra jamais riche et connue

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