L’Histoire des femmes s’écrit également à travers des objets. L’enseignante chercheuse, Mathilde Larrère, propose un voyage dans le 19e siècle pour les découvrir. Des objets outil de lutte qui montrent que les femmes n’ont jamais baissées les bras pour acquérir l’équité.

4e de couverture
L’autrice de Rage against the Machisme poursuit son exploration des luttes féministes depuis la Révolution française et nous en propose une histoire matérielle, une histoire par les objets du quotidien.
Mathide Larrère a choisi de se pencher sur une vingtaine d’entre eux, symboliques des combats des féministes, et outils bien réels de leur émancipation.
Ces objets racontent au fil des ans les libertés chèrement acquises, tant sociales, physiques, vestimentaires ou laborieuses des femmes. Le fusil, le carnet de chèque, le cintre ou la pompe à vélo, la crinoline et la machine à coudre : autant de signes du courage, de l’auto-organisation et de la créativité des féministes reléguées à leurs placards, et qui se battent avec les armes qu’elles y trouvent.
Dans Guns and Roses, Mathilde Larrère renoue avec son style combattif et plein d’entrain, accompagnée à nouveau par le dessin de Fred Sochard, pour un récit enlevé où les époques et les luttes se répondent. Elle propose aussi au fil du texte de nombreuses sources d’époque, discours, chansons, citations.

Mon avis
La couverture du livre illustre à merveille tout le contenu. On y voit le titre écrit en gros comme un texte imprimer sur papier pour être mis dans les rues. Une femme qui semble très engagée avec une arme à feu et une rose rose. Derrière les idées, des actions concrètes qui peuvent pour la plupart transparaître à travers des objets du quotidien et ceux liées à des actions. La structure de l’ouvrage est assez agréable et prévu pour des actions de butinage. Impossible de ne pas vouloir mettre des notes car autant les informations, que les sources ou les extraits donne du sens et assez puissant. « P.-S. : ce livre étant aussi un objet, il peut servir dans la lutte contre le patriarcat, par exemple en le lançant contre un harceleur de rue. » (p. 7). Les objets ne manquent pas de parler à tout à chacune comme les armes à feu, le code civi, les poches, la contraception, le tampon, le soutien gorge… Ils nous évoquent tous des choses avec des histoires d’hier, d’aujourd’hui et pourquoi pas demain.

L’affichage de rue : « Les collages féministes sont une prise des murs, de murs majoritairement masculins. La première affiche signée par une femme l’a été par Olympe de Gouges, sous la Révolution française. En 1792, elle s’y présentait digne de prendre la défense de Louis XVI. Elle en fait quelques autres, sans susciter des émules chez ses consoeurs révolutionnaires. » (p. 32)

Essor de la presse : « Car si elles ont très tôt compris l’intérêt et l’importance de la presse pour diffuser leurs idées et se taille une place dans l’espace public, les hommes ont aussi vite oeuvré pour les en tenir le plus en marge possible, et se servir des journaux pour diffuser une vision bien genrée du monde. « L’encre sied mal aux doigts de roses », écrivait dès 1797 Ponce-Denis Ecouchard-Lebrun dans « L’almanach des Muses ». Eh bien ,les féministes ont décidé de se salir les doigts, et chaque grande vague du féminisme s’est accompagnée de journaux. » (p. 42).
On voir de nombreux journaux féministes apparaître même si parfois il n’y a qu’un seul numéro. Leur voix résonne encore et encore pour dénoncer le non respect du droit, de l’égalité et du respect à un être humain.
« Flora Tristan public, quant à elle, « L’union ouvrière », organe qui prône l’amélioration de la condition ouvrière et l’émancipation de la femme ». (p. 46).
« On retiendra les noms de Caroline Rémy (dit Séverine), journaliste féministe – l’une des premières à vivre de sa plume -; la première journaliste parlementaire Hélène Sée, la pionnière du journalisme de « human interest » – reposant sur l’entretien sur le terrain, la formulation des émotions -; la reporter Andrée Viollis, qui couvre la Première Guerre mondiale et première femme à la direction du Syndicat des journalistes; Magdeleine Paz, journaliste féministe, pacifiste, antiraciste et anticolonialiste; Maryse Choisy qui invente le journalisme d’immersion, produit des articles passionnants notamment sur le vie des vendangeuses et des chauffeuses de taxi et réussit même à enquêter sur le mont Athos, en Grèce, pourtant interdit aux femmes; Mireille Maroger au célèbre reportage sur Cayenne; ou encore la pacifiste et suffragiste Louise Weiss et tant d’autres injustement oubliées. » (p. 51).
Dans la richesse, des journaux « Le Torchon brûle » du groupe des femmes Psychanalyse et politique du Mouvement de libération des femmes (MLF), « Les Pétrôleuses » orienté lutte des classes du MLF, « L’Echo du macadam » des prostitués et aussi le journal « Ah! Nana » (1976-1978) qui fait de la bande dessinée.

Code Napoléonien : « En plein milieu des débats, Caroline Kauffmann, secrétaire de La Solidarité des femmes, se lève et interrompt les discours en criant : « Le Code écrase la femme! A bas le Code Napoléon! ». Ses camarades jettent des ballons violets, couleur du suffragisme anglais, où sont inscrit ces mêmes slogans, ainsi que : « Le Code déshonore la République. » Elles sont évacuées par la police; Caroline Kauffmann est arrêtée et inculpée. Devant les portes de la prestigieuse université, d’autres féministes s’attroupent, reprennent les slogans et découpent au ciseau un Code civil. » (p. 88)
Les femmes font de nombreuses actions coups de poing pour faire entendre leurs voix et espérer convaincre quelques hommes. Elles mettaient en jeu leur liberté, leur sécurité et leur réputation.

Compte en banque : « La question du compte d’épargne est la plus vite réglée – enfin, vite, n’exagérons rien : si les Anglaises pouvaient déposer et retirer de l’épargne depuis 1844, il fait attendre 1895 pour les Françaises. En 1875, première tentative, premier échec. A la Chambre des député, Philippe Le Royer alarme : « Vous allez jetez dans les familles un élément de discorde »; ce serait faire une « brèche à la puissance maritale, à la puissance paternelle » – mais oui, il a tout compris! – qui sont « les bases de la société et de la famille » – Ah… En 1881, les législateurs cèdent : les femmes peuvent bien ouvrir un compte d’épargne sans autorisation maritale. Bien! Ah non en fait : elles ont besoin de cette autorisation pour déposer ou prendre de l’argent. Quelle blague! Il faut donc attendre 1895 pour qu’elles soient enfin autorisée à le faire seules – et les banques de se munir d’un tampon : « Femme non assistée de son mari » que l’on retrouve sur les documents des archives bancaires, comme s’il était important de le préciser…  » p. 94
On voit bien qu’une femme doit se battre pour disposer de l’argent même qu’elle gagne. L’homme est propriétaire des biens, de l’argent et des corps des femmes et elles n’ont rien à faire. Difficile de prendre alors de la place.
« La juriste et première avocate en France, Jeanne Chauvin, rédige un modèle de loi qui donnerait à toute épouse salarié la complète disposition de ses gains, sans condition, sans décision judiciaire. » p. 94
L’indépendance financière est importante.
Les banques voient dans ces femmes de nouvelles clientes. La société évolue car les jeunes filles des classes moyennes voire de bonnes familles arrivent sur le marché du travail. On ne peut pas les traités comme les ouvrières tout de même. Elles occupent les nouveaux métiers du tertiaires comme téléphonistes, infirmières, vendeuses, institutrices, dactylos, médecins et avocates.
Même si de nos jours, les femmes peuvent ouvrir des comptes sans souci. Il reste des traces du patriarcat qui en énerve plus d’une. Encore aujourd’hui, sur les carnets de chèques, elles sont désignées par le prénom de leur époux, même divorcée. Mme Jean-Michel Bidule.

Avortement : « Pour interrompre une grossesse, la solution avant la méthode dite Karman était d’introduire un objet fin pour creuver l’oeuf. Cela entraîne une infection, occasionnant une fausse couche, nécessitant ensuite un curetage. Réalisée en milieu médical, avec une sonde stérile, en prenant garde de n’occasionner aucune blessure et en maîtrisant l’infection, la méthode est quasi sans danger. Mais dans la France des années 1920 jusqu’aux années 1970, on n’avortait pas légalement, sous contrôle médical. Certes, quelques médecins ont pu, de façon illégale, assurer des IVG sécurisée à des femmes qui en avaient les moyens financiers. Mais pour la majorité des femmes, il fallait avoir recours, au mieux, à des « faiseuses d’anges » – femmes surtout, homme parfois – qui posaient des sondes métalliques : au pire, aux moyens du bord… Nombreuses en étaient réduites à s’introduire elles-mêmes – ou avec l’aide d’amies, de compagnon aussi – de quoi percer l’oeuf, détournant pour ce faire, les objets de leur quotidien : cintres donc, qu’elles dépliaient mais aussi des aiguilles à tricoter, des queues de persil, des baleines de parapluie ou de corset, des triangles à rideau, du fil de fer ou des fils électriques, des stylos…  » (p. 121-122)

« La « méthode Karman » est donc d’abord une nouvelle technique pour réaliser des avortements dans les six à huit premières semaines de la grossesse. Il s’agit, vous l’aurez compris, d’aspirer le contenu de l’utérus, ce qui était tout à la fois moins dangereux et moins douloureux que le curetage qui prévalait jusqu’alors. Les canules, souples qui cumulent les fonctions de sonde d’entrée dans l’utérus, de curette des débris embryonnaires et de conduit d’aspiration étaient beaucoup moins traumatiques que les anciennes sondes rigides et métalliques qui risquaient toujours de perforer l’utérus. Fini aussi le risque de septicémie, salpingite et péritonite. C’est aussi la fin de l’avortement en deux temps – pose de la sonde, puis curetage – plus traumatisant.  » (p. 131)

Electroménager : « Alors qu’en 1950 le taux d’équipement des ménages en appareils ménagers atteignait péniblement 3%, il grimpe à 20% en 1965, avant de s’accélérer au cours des années 1970 : au milieu de la décennie, quand les féministes investissent le Salon, 75% des ménages possèdent un réfrigérateur, 40% une machine à laver la vaisselle et 65% une machine à laver le linge ». (p. 164)

Crinoline : « Dans l’Angleterre victorienne, elle aussi gagné par la « crinolimania », des années 1850 jusqu’à la fin des années 1860, environ 3 000 femmes ont péri dans des incendies provoqués par la crinoline. » (p. 193)

Un ouvrage qui permet de voir autrement les objets du quotidien qui reflètent une pensée et des luttes.

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