Lip des héros ordinaires – Laurent Galandon et Damien Vidal

Quand une usine ferme, c’est tout un territoire qui est chamboulé. Les salariés décident de lutter en sensibilisant aussi bien les habitants que d’autres ouvriers. Un combat fort qui met le doigt sur le capitalisme et le libéralisme.

4e de couverture
Un scénario/document mâtiné de fiction qui raconte la prise en otage des montres Lip par les ouvriers de l’usine. 329 jours de lutte racontés à travers le prisme d’une ouvrière, Solange, d’abord réticente puis partie prenante… L’affaire Lip a tenu en haleine toute la France en 1973, les ouvriers ayant décidé d’occuper l’usine et de cacher le stock de 25 000 montres comme trésor de guerre. Un roman graphique de 176 pages – dont un cahier supplémentaire inédit – pour découvrir la lutte des ouvriers dont le leitmotiv était: « On fabrique, on vend, on se paie! »

Mon avis
Les bd qui relatent des luttes sociales commencent à apparaître un peu partout. L’idée que les évolutions sociales ne sont dus qu’à de très généreux bourgeois ou aristocrates se développe. Mais les acquis même s’ils sont de courtes durées sont souvent dues à des luttes sociales et acharnés. L’Etat est pris à parti et répond en premier par la violence avant la médiation. Après il joue sur le fait que les combats sont violents et que la police ne fait que répondre. Les politiques préfèrent les mouvements non violents car personne n’arrive à se faire entendre et que l’on éteint plus vite à un feu qui n’est pas allumé.

L’usine Lip les ouvriers refusent de baisser les bras. Ils savent que les dirigeants trafiquent les chiffres afin de pouvoir fermer l’usine. Comme ça, ils ont l’argument du déficit pour partir ailleurs où c’est moins et où il peuvent éventuellement récupérer des subventions. Les stratégies financières de cette envergure restent bien connues et appliqués sans vergogne. Apparemment, ce n’est pas si illégale de trafiquer des chiffres et de mettre des milliers de gens à la rue. Les grands patrons très riches permettent de payer des campagnes à des politiques et leur offrent des emplois en or. On ne mord pas la main qui vous nourrit. Comme on maîtrise la police, les CRS, il n’est guère compliqué de les envoyer réprimer dans la violence tous ces opposants aux systèmes.

Pendant ce temps là, les ouvrier de l’usine de fabrication de montres se rebellent. Progressivement, ils décident d’un fonctionnement ensemble en prenant les décisions à l’unanimité. Ils découvrent qu’ils peuvent faire plus qu’une simple tâche reproduite à la chaîne. Les compétences ne manquent pas. Ils apprennent à faire ensemble, décider ensemble et réfléchir ensemble. La solidarité prend un sens imprévue et très enrichissant. L’autre aspect abordé est la libération des femmes. Il était souvent considéré que la femme valait moins qu’un homme et que revenait à lui les responsabilité pour l’argent et les décisions importantes. Elles peuvent avoir des idées, savent réfléchir et peuvent même faire d’autres choses. Solange, par exemple, se voit journaliste photographe. Et elle prête à élever son fils seule sans qu’un homme lui dise de se taire et de faire le ménage.

Et enfin l’aspect social et sociétal, car quand une usine se ferme c’est toute la dynamique d’un territoire qui s’émiette. La lutte a permis de sauver pendant un temps des emplois. A l’image de tous ces projets, ils sont voués à l’échec à court terme. L’entreprise reprendra ces billes pour aller ailleurs. Là, les contestations ne prendront pas car c’est jamais deux fois au même endroit. Laurent Galandon et Damien Vidal montrent qu’ensemble imaginer un autre monde est possible. Après 329 jours de lutte, leur regard a changé et ils ne sont plus les mêmes. Accepteront-ils tout et n’importe quoi par la suite? Tous n’ont pas retrouvé un emploi et ne sont pas restés dans la région. Il est important de montrer ce qui est possible et de ce qui peut sortir grâce à la volonté de faire ensemble. Ce qui surprend c’est la postface de Claude Neuschwander, alors PDG de LIP de 1974 à 1976. Il explique la campagne de dénigrement de la lutte. Entre la préface de Jean-Luc Mélanchon et cette postface, les bédéastes proposent plusieurs visions d’un évènement phare dans l’Histoire des luttes sociales. Les voix des politiques et du patronat auraient-elles eux leur place? On peut en douter car même en 2024, leurs messages restent les mêmes et avec les mêmes techniques.

Un roman graphique fort qui rappelle qu’ensemble on peut changer le monde ou du moins essayer.

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