Quand on a découvert les usages possibles du charbon, c’est tout un monde et une économie qui se créer. Sergio Salma et Amelia Navarro nous emmènent en Belgique pour retracer l’Histoire d’une mine et de l’évolution de la société. Car derrière tout ça, il est toujours question d’humains, d’éthique et d’argent.

4e de couverture
Cet album est un biopic. Mais pas le biopic d’une célébrité ou d’un personnage historique remarquable, c’est le biopic d’un charbonnage. Et qui pouvait mieux raconter son histoire que lui-même ? La mythologie des gueules noires est née au XIXe s. avec la révolution industrielle. La Belgique fut à cette époque la deuxième puissance économique mondiale après l’Angleterre. La raison de cette richesse tient en un mot : charbon. Le premier or noir. Ce charbonnage n’est pas n’importe quel charbonnage, son nom est étrange : le Bois du Cazier. Il a été rendu tristement célèbre à cause d’une tragédie en 1956. 262 victimes. Aujourd’hui, c’est devenu un musée, un lieu de mémoire. 2022, ce sont trois anniversaires pour cette mine. Les dix ans du classement au patrimoine mondial de l’UNESCO, les vingt ans du mémorial et les deux cents ans des débuts de la concession charbonnière. Le Bois du Cazier est un personnage qui a traversé deux siècles. Si le point culminant est la tragédie d’août 56, cette mine a une histoire parallèle, celle de la révolution industrielle au milieu du XIXe s., des revendications sociales, des changements de société, de la culture européenne naissante, de l’immigration. Symbole ultime de cette course économique, de la richesse des uns, de l’extrême pauvreté des autres, du développement de la nation belge. Et puis son déclin. L’album raconte la vie d’un charbonnage, son agrandissement, ses modernisations successives… Dangers à tous les étages, luttes et accidents, course à la productivité mais aussi camaraderie et héroïsme au quotidien. L’histoire débute par une visite scolaire du mémorial. En d’autres temps, des enfants y ont travaillé.

Mon avis
On est surpris du choix scénaristique de la bande dessinée. Car on ne retrace pas seulement le récit d’un site en Belgique. C’est un biopic et cela d’un charbonnage. Il parle en son nom, à l’image d’un être vivant. Un choix ingénieux qui nous incite à avoir un autre point de vue. La mythologie des gueules noires née au 19e siècle par le biais de la révolution industrielle. On l’oublie souvent, mais la Belgique a été la deuxième puissance économique mondiale après l’Angleterre. Tout cela grâce à ses sols riches en charbon. Le Bois du Cazier nous raconte le récit de cet or noir avec ces conséquences au niveau mondial.

Tout commence par la prise de conscience des apports possibles du charbon. « Nous sommes en 1822, mes amis, le monde bouge. Ne comptons plus uniquement sur nos fabriques de textile. Diversifions-nous! Et bien soit! Investissons dans le charbon! » (p. 14). Le paysage change avec la construction du chemin de fer ainsi que des baraquements pour que les ouvriers soient à côté du lieu de travail. « Le Pays de Charleroi qui sera bientôt appelé le « Pays Noir ». La demande augmente dans les foyers, l’âtre cédant la place au poële ou à la cuisinière… ce sont principalement les industries lourdes qui engloutissent des quantités énormes de charbon. La sidérurgie. La verrerie. La révolution industrielle a fait de la Belgique la deuxième puissance après l’Angleterre. Elle a ses nouveaux rois, les rois de l’industrie, mais elle a aussi ses nouveaux esclaves. Ici à Marcinelle, je participe à cette euphorie. Pour moi, on fait des calculs, on a des plans. » (p. 19). On poursuit les exploitations pour gagner plus d’argent et répondre à un besoin grandissant d’énergie. Une distinction sociale se met en place avec les bourgeois et les ouvriers. Les uns s’achètent des manoirs avec des jardins, deviennent des mécènes de la culture… et les autres meurent dans d’atroces souffrances amenant avec eux femmes et enfants. Pour répondre à un besoin grandissant de main d’oeuvre, on va la chercher dans de nombreux pays dont l’Italie avec qui sera fait un traité. Des hommes contre du charbon. Les conditions de travail sont très difficile.

La tragédie en 1956 fait 262 victimes et interroge sur la gestion de ces endroits d’exploitation. Puis la société évolue avec plus de besoin et surtout de nouvelles sources de revenues ailleurs. « La vérité c’est que le monde avait changé. On parle de nouvelles technologies. J’appartiens déjà au passé. 1960 – Nous nous sommes engagés envers le CECA. Les mines de Wallonie ne sont plus assez rentables. Le Bois du Cazier doit cesser toute activité au plus tard en janvier 61.
Janvier 61, févier, mars… la direction du charbonnage ignore la décision. Je suis en sursis, on n’ose pas obliger le Cazier à fermer. Mais les effectifs sont réduits : 250 hommes. Ils étaient plus de 700 en ’56. 1963 : Verdict de la procédure judiciaire qui n’en finissait plus : seul le directeur des travaux est condamné et le charbonnage paie une somme modique à chaque partie civile. 1964 : Après bien des tergiversations, la fermeture est imminente. » (p. 40). Les ouvriers perdent progressivement leur emploi jusqu’à la fermeture définitive.

« Si le charbon, c’est bel et bien fini, on ne ferme pas pour autant. Ils vont exploiter le méthane, un gaz présent partout dans les galeries, il suffit de capter. Le méthane c’est le vrai nom du grisou, la hantise du mineur de jadis. Ce gaz naturel est destiné au réseau domestique et aux centrales électriques. 1981 : Et puis ça aussi, ça s’est arrêté. « Pays Noir ». On efface ces mots du paysage. Ils ne sont que souvenirs douloureux et mauvaise conscience. Le dernier charbonnage de Wallonie, le Roton, ferme en 1984. Partout, on abat les chevalements on rase les bâtiments, on assainit la région. C’est l’hécatombe. Quant à moi, je suis devenu un lieu interdit, dangereux. J’attire quelques curieux, amateurs de friches industrielles. » (p. 42). Faut-il pour autant tout effacer comme si rien ne s’était passé?

Dans ce site, on souhaite garder la mémoire. « Un morceau d’Italie à Marcinelle. Comme pour fixer le souvenir, qu’il ne s’envole pas. Le charbon noir, le marbre blanc… La mémoire des ouvriers est prise en compte. Nous avons un musée de l’Industrie et parfois d’anciens mineurs viennent témoigner. Une histoire qui mérite d’être cultivée pour ne jamais oublié les choix du passé et l’impact sur une société. « 2007. Le musée du verre vient rejoindre le site. Le charbon, le fer, le verre, la trilogie qui fit la gloire du Pays Noir réunie en un seul lieu » (p. 45). La démarche attire des visiteurs du monde entier. La consécration se fait aussi par l’inscription au patrimoine mondial de l’Unesco et le label du patrimoine européen. Pour clôturer la bande dessinée, on trouve un dossier pédagogique avec des photos et des témoignages. Rien de tel pour ancrer d’autant plus le récit.

Une bande dessinée d’une grande utilité. Elle fait de la vulgarisation scientifique, de l’Histoire, de l’économie, évoque la lutte des classes… On oublie que la quête de matière première engendre sur une société au global. Expliquer tout cela peut paraître complexe à travers le regard d’un charbonnage. Il est ainsi juge et parti. Une approche originale, audacieuse et très didactique pour une bande dessinée tout public. On ne peut que la recommandé très vivement et surtout la rendre disponible en médiathèque ainsi qu’en bibliothèque scolaire.

Une bande dessinée comme il est rare d’en lire. Parler du charbon en prenant en compte tous ces impacts est très riche d’enseignement. Comprendre hier permet de mieux faire demain.

10 réponses à « Pays Noir – Bois du Cazier, mémoire d’un charbonnage – Sergio Salma et Amelia Navarro »

  1. Avatar de belette2911

    Nous étions la deuxième puissance économique… Bigre ! Oui, une tragédie, ce que celle du Bois du Cazier. C’était les émigrés italiens que l’on envoyait dans les mines, puisque les belges ne voulaient plus y descendre et l’Italie échangeait ses ressortissants contre des sac de charbon (le père d’Adamo fut échangé contre du charbon…) et j’avais lu que les travailleurs italiens étaient logés dans les anciens baraquements des prisonniers allemands… Honteux !

    Je note la bédé, parce que j’aime bien Salma ! Dans Spirou, il a souvent parlé du pays noir, en bande dessiné (des petits one shot, non publiés ailleurs, je crois).

    1. Avatar de noctenbule

      Et oui, la Belgique deuxième puissance économique, incroyable.
      Tout à fait sur les italiens, et la bd l’explique très bien.
      Et en plus, c’est une bd qui parle de ton pays, ce n’est pas courant 🙂

      1. Avatar de belette2911

        En effet ! Dire qu’à l’époque, sur les vitrines des cafés, il était noté « interdit aux chiens et aux italiens »… :/ Les humains sont les pires !

      2. Avatar de noctenbule

        C’est horrible comme message. Le racisme a toujours bien occupé le temps de simples d’esprits.

      3. Avatar de belette2911

        On pourrait revoir fleurir le même genre d’interdiction, mais avec une autre nationalité… la roue tourne et les mal vus d’une époque sont aussi ceux qui fustigeront les nouveaux arrivants… un monde de fou !

      4. Avatar de noctenbule

        On pourrait voir « blanc et vraie français/belge seulement ». Mais on peut se demander si cela choquerait beaucoup de gens.

      5. Avatar de belette2911

        Oserai-je répondre que « non, ça ne choquerait pas tant que ça » dans certains quartiers huppés ??

      6. Avatar de noctenbule

        tu crois que dans les quartiers huppés? je ne crois que cela serait plus général, même dans les cités. Il va me falloir une bonne bd pour me remonter le moral.

      7. Avatar de belette2911

        Oh purée, j’avais essayé d’être un brin optimiste… mais toi, tu as vécu ! 😉

      8. Avatar de noctenbule

        trop de haineux autour de moi… Plus je les fuis, plus j’en rencontre. Ca donne un coup au moral.

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