
Camille Van Belle aime comprendre, apprendre et transmettre. Elle a mis sa passion et son savoir dans la réalisation d’une brillante bande dessinée « Les oubliés de l’Histoire ». Le talent n’attend pas le nombre des années pour se prouver.
Qu’est-ce qui vous a donné l’amour des sciences ?
Ce qui m’a donné l’amour des sciences, enfant, c’est la lecture de « Science et Vie Découverte » (pour les petits) puis « Science et Vie Junior ». Le magazine savait s’adresser à moi exactement de la façon qu’il fallait. A l’école, j’avais des difficultés, mais avec ce journal tout devenait passionnant ! « La matière et l’anti-matière » devenait un combat entre chevaliers noirs et chevaliers blancs, les nombres premiers avaient des représentations physiques colorées, les choses étaient moins abstraites. Les informations scientifiques que j’ai le mieux retenues de mon enfance, c’est SVJ qui me les a apprises.
Pourquoi vous êtes-vous orienté vers le métier de journaliste scientifique ?
Ado, je voulais faire de la recherche en santé, j’ai donc fait une licence de biologie, puis un master de biologie cellulaire. Après le master, je me suis rendue compte que la thèse n’était pas pour moi : je n’avais pas le niveau et je ne me sentais pas de passer trois ans à étudier UNE molécule chez UN organisme dans le cadre de telle maladie. Je voulais quelque chose de plus varié. C’est un pote de promo qui m’a dit « hey, journaliste scientifique ça t’irais bien ». Je n’avais jamais entendu parler de ce métier. Je l’ai googlisé, le premier résultat, c’était le master de journaliste scientifique de l’Ecole Supérieure de Journalisme de Lille. Je me sis dit « Chouette, c’est l’occasion de revenir à la maison », et j’ai postulé je n’avais pas d’autre idée de toute façon. Je ne savais pas que c’était la meilleure école de journalisme de France. ça s’est fait comme ça. J’y ai passé la plus belle année de ma vie : pour la première fois, j’étais très bonne à quelque chose : la vulgarisation.
Qu’est-ce qui vous a orienté vers la bande dessinée ?
La science, bizarrement :). J’ai toujours dessiné pour m’amuser et mes profs de collège ou lycée voulaient m’envoyer en école d’art. Je leur répondais : « je veux avoir un travail plus tard ». Je n’ai jamais pensé pouvoir devenir dessinatrice pro, c’était pour moi aussi utopique que de dire « plus tard mon métier ça sera chanteuse ». Je n’y pensais même pas.
Au final, après être devenue journaliste scientifique, je me suis retrouvée à écrire pour SVJ. Et alors que j’effectuais un emplacement chez eux, le rédac chef a dit « Il parait que tu dessines. Une place de planche de bd se libère, est-ce que tu saurais faire une planche de BD par mois, un coup un homme, un coup une femme ? ». Je n’avais jamais fait de planche de bd et quasi pas de dessins en couleurs, je leur ai dit « mais oui bien sûr ! ». Ils mont fait faire un prototype, j’ai choisi la physicienne Lise Meitner…et ça a été retenu ! ça fait 5 ans.
S’ils m’ont prise, c’est qu’ils savaient que je pouvais faire l’intégralité des recherches seule, comprendre les découverte des Oubliés et savoir où chercher si je ne les comprenais pas. Je pense que, vu la quantité de dessinateurs talentueux qui sortent d’école d’art chaque année, je n’aurais jamais été publiée comme dessinatrice si je n’avais pas fait de sciences. Je ne suis pas la meilleure en dessin, ni un génie en sciences, mais j’ai une triple casquette.
Quelles sont les lectures qui vous ont donné envie d’être bédéaste ?
Comme je l’ai dit, je n’en avais pas « envie » (je ne l’envisageais pas), mais mes modèles ces dernières années sont des auteurs comme Marion Montaigne, Boulet, Catherine Meurisse (surtout sa bd « Mes hommes de lettres »), Kerascoet (qui a fait Beauté), Aude Picault (avec « L’air de rien »), et F’murr (« Le génie des alpages »). Leur drôlerie et le dynamisme de leur dessin est incroyable ! Mon oncle m’avait aussi fait découvrir des « belles bd » comme « La quête de l’oiseau du temps », « Blacksad » ou « De cape et de crocs », ce sont des bds fascinantes (j’aimerais beaucoup réussir à faire des animaux anthropomorphes comme ça). Mais pour moi, je préfère un dessin simple et amusant.
Enfant, j’ai beaucoup recopié les bd de Florence Cestac, qui paraissaient dans phosphore et lu des mangas comme « Hikaru no Go », les mangas du studio clamp ou Mushishi.
Comment avez-vous sélectionné les scientifiques pour votre bd ?
Je prends des scientifiques qui se sont fait, à un moment, spolier. Qui se sont fait voler leurs découvertes ou qui n’ont pas été cru ou dont la découverte n’a tout simplement pas fait parler d’elle avant qu’un autre scientifique refasse la même et parvienne à la faire connaitre. Quand j’en trouve un, je commence par vérifier l’importance et la validité de sa découverte ou de son invention puis je vérifie qu’il a été oublié selon mes critères. J’évite de faire trop d’ »oubliés connus pour être oubliés » comme Hedy Lamarr ou la femme d’Einstein.
Comment avez-vous fait pour choisir les éléments qui vous semblaient le plus pertinent ?
Lorsque j’étudie la vie d’un ou d’une oubliée, les éléments que je recherche sont : les éléments d’explications de sa découverte (si la scientifique a découvert la matière noire, je veux qu’à la fin, le lecteur ai compris ce que c’était). Je cherche des éléments d’explication de son oubli (est-ce qu’il ou elle était trop pauvre ? Mauvais en com’ ? Un inférieur hiérarchique ? Trop en avance sur son temps ?), bref, pourquoi cette personne n’a-t-elle pas été reconnue à sa juste valeur ?
Ensuite je sélectionne des éléments de sa personnalité, de son histoire intime, si j’en ai. Il peut s’agir de détails, de sa posture, son enfance, son caractère, ses habitudes, ses passions… C’est ce qui rend cette personne « humaine » et touchante.
Enfin, j’essaye d’ajouter un maximum d’humour.
Qu’est-ce qui vous a le plus surpris en faisant vos recherches ?
Déjà, de trouver autant d’oubliés. Je pensais que je serais « à court » au bout de quelques mois, mais on est en mai 2023, ça fait 5 ans que ça dure et j’en trouve toujours un par mois. Ensuite, d’avoir autant d’informaticiennes et d’astrophysiciennes. Il y en a vraiment énormément, cet « effet de masse » change vraiment inconsciemment la représentation qu’on a d’un métier. Maintenant, quand je pense « personne qui fait de l’astrophysique », je vois automatiquement une femme.
L’autre aspect qui m’a surpris, c’est à quel point les freins aux carrières des femmes ont cours jusque tard dans l’Histoire. Jusque dans les années 60, j’ai des oubliées qui font face à du sexisme très très poussé et complètement systémique : ne pas avoir le droit de passer par la même porte que les hommes, ne pas avoir le droit de manger au réfectoire, ne pas avoir le droit de faire telle thèse parce que « il faut monter sur une échelle », ne pas avoir le droit d’entrer dans tel labo…
Une autre chose qui m’a étonnée en faisant cette bd, c’est à quel point je m’attache à mes Oubliés (surtout pendant la période où je les étudie). Je les défendrais bec et ongle ! Je ne m’y attendais pas du tout.
Comment avez-vous pris la publication de vos récits pour « Science & Vie Junior » en bande dessinée ?
Ohla, je ne saurais même pas le décrire ! Je ne m’en suis toujours pas remise ! Travailler pour LE seul support qui m’a fait aimer les sciences… lors de l’oral du concours pour entrer à l’ESJ, on m’a demandé « Dans l’idéal de l’idéal, si tout était possible, pour quel média tu aimerais travailler ? » et j’avais répondu « Science et vie junior ». Je suis ravie, et si fière ! D’autant plus maintenant que je connais le journal « de l’intérieur » : la passion de ses journalistes, l’exigence de ses correcteurs… Ils font du très, très bon travail. Je sais que je bosse pour un journal à la fois drôle, inventif et très pertinent scientifiquement. En plus, les lecteurs (que j’ai maintenant l’occasion de rencontrer en dédicace) sont tops !
Considérez-vous votre travail aussi comme une démarche féministe ?
Totalement. Je vois chaque jour le sexisme à l’œuvre, et j’ai été aux premières loges lors de mes études pour voir les dégâts que faisaient le manque de représentations des femmes en sciences. Le cerveau croit ce qu’il voit : on a beau nous répéter « Les filles, vous pouvez être tout ce que vous voulez », le cerveau va s’axer sur des exemples qu’il a pu voir, et avoir tendance à ignorer le reste. Et ce qu’il voit en terme de scientifiques historiques, pendant toute sa vie, c’est des tonnes et des tonnes d’hommes et une femme, Marie Curie, point. Je crois vraiment au pouvoir des modèles. Pas de façon consciente, « je vais faire comme elle parce qu’elle est une femme », mais de façon inconsciente. C’est ce que je disais sur visualiser une femme dès qu’on parle de personne faisant de l’astrophysique.
Quand on m’a commandé la bd, on m’a demandé de faire « un mois un homme, un mois une femme », mais j’ai vite augmenté la proportion de femmes. De plus, les oubliéEs sont plus simple à trouver que les oubliés : si je trouve un nom de femme scientifique avant les années 60, j’ai 100% de chances qu’elle ai été spoliée à un moment ou en tout cas qu’elle ai du faire face à d’énorme difficultés. Aucune chance qu’elle ai une un parcours normal.
Mais du retour que j’en ai, les lectrices sont contentes de la présence d’hommes dans la bd, au sens où ils viennent souligner cet aspect « sexisme » : les hommes oubliés ont d’autres raisons d’être tombés dans l’oubli : trop timide, trop mégalo, trop pauvre, victime d’enlèvement ou dans une position hiérarchique très basse… pour les femmes, la raison de leur oubli est toujours la même : parce qu’elles étaient des femmes et qu’elles n’avaient donc même pas le droit de mettre le pied dans une université ou pas le droit d’être diplômée ou payée car femme.
Est-ce que vous allez faire un autre tome ?
J’espère bien ! Les planches continuent à sortir dans SVJ. Le tome 1 contient 4 ans de planches, on peut donc espérer que dans 2-3 ans, il y ai assez de nouvelles planches sorties pour les rassembler en tome 2. En tout cas, les gens me posent sans arrêt la question, c’est bon signe.
Qu’est-ce que vous aimeriez que le lecteur retienne à la fin de votre ouvrage ?
J’aimerai qu’il se soit amusé, déjà. Qu’il en retienne cette impression de passion qui a animé tous ces scientifiques, qu’il trouve la science attachante et humaine, et qu’il en sorte l’esprit plein de femmes de science.
Vous n’avez pas le choix de vous procurer l’album « Les oubliés de la science » et de suivre cette journaliste scientifique d’exception.
Suivez Camille Van Belle et n’hésitez pas à aller à sa rencontre dans les différents évènements dans lesquels elle participe.
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