
Le manga nous propose une balade gustative dans le Japon moderne. On découvre les plats traditionnels ainsi que les plus modernes, les plus audacieux. Le hasard mène souvent à des découvertes étonnantes.
4ème de couverture
On ne sait presque rien de lui. Il travaille dans le commerce, mais ce n’est pas un homme pressé ; il aime les femmes, mais préfère vivre seul ; c’est un gastronome, mais il apprécie par-dessus tout la cuisine simple des quartiers populaires… Cet homme, c’est le gourmet solitaire. Chaque histoire l’amène à goûter un plat typiquement japonais, faisant renaître en lui des souvenirs enfouis, émerger des pensées neuves, ou suscitant de furtives rencontres. Imaginé par Masayuki Kusumi, ce personnage hors du commun prend vie sous la plume de Jirô Taniguchi. Le Gourmet solitaire est un mets de choix dans la collection Sakka.

Mon avis
Pour ceux qui ne lisent pas de manga, ils pourraient être surpris de la forme de l’ouvrage. Il est imprimé dans le sens de lecture européen dans un format plus grand que les plus standards. Même le graphisme et la mise en page n’est pas sans rappeler la bd franco-belge. Jirô Taniguchi a été très influencé par ces créateurs. L’étonnement peut se poursuivre avec l’introduction par le traducteur, chose assez rare en général. « Le Gourmet solitaire, il faut le lire comme on voit et revoit dix fois un film qu’on aime. Un film d’Ozu… ou de Truffaut, de Cassavetes, de Tarkovski… Lu comme on lit trop souvent une BD, à la va-vite, en surfant sur les images, vous passeriez à côté du meilleur. Comme on boit un grand vin, oui, c’est çà. Imaginez un grand bourgogne, ou même pas.. disons un honnête Valençay. C’est en sifflant un verre culsec que vos papilles vont réussir à trouver les notes florales, le pamplemousse, le persillé, n’est-ce pas? Et bien, Taniguchi, c’est pareil. Ce n’est pas de la BD fast-food, c’est le cas de le dire. C’est de la cuisine du patron, c’est du pot-au-feu de la grand-mère de Limoges, et parfois, c’est des cerises au sirop d’Alphonse Daudet. » Nous voilà prévenu. Nous devons prendre le temps de lire comme on savoure un bon plat ou un bon moment.
Un homme ère toujours seul à la quête d’endroits pour se restaurer. Il profite de ces pauses professionnelles pour trouver de quoi bien se restaurer. Souvent, il tombe par hasard sur un lieu qui a titillé sa curiosité. Son objectif exigent est de combler son estomac et avec des choses délicieuses. Comme d’habitude avec Taniguchi, on apprécie le plaisir de la marche, de la solitude, de prendre son temps, de rencontrer des inconnus… Chaque repas est pour le lecteur l’occasion d’un voyage culinaire avec les algues nori des rochers ou hijiki bouillies, la peau de tôfu crue à la kyôtoïte, le manjû grillé, le shûmaï, le sanchu, le sukiyaki, algues.. . La plupart des saveurs qui nous ont totalement inconnues nous emmène dans un ailleurs curieux et appétissant.
Masayuki Kusumi évoque aussi d’autres éléments propres à son pays. Il y a des règles tacites sur quoi manger ou où. « La nourriture au Japon se range en deux grandes catégories, selon sa fonction : celle que l’on prend pour se restaurer et celle que l’on prend pour accompagner l’alcool. Plus précisément, sans riz, les mets s’articulent autour de l’alcool qu’on boit en grignotant. Un gourmet qui ne boit pas d’alcool est une sorte de loups solitaire. L’empêcher de prendre du riz et de faire un repas licite, quand tout le monde autour de lui boit, c’est comme lui rappeler agressivement son « orientation gustative« . Dès que l’on déroge un peu, cela dérange, surpris et pousse à la critique. Mais le scénariste souligne aussi le racisme très présent. « Les japonais aiment beaucoup les étrangers, et on vit très bien comme travailleur émigré au Japon… surtout si on n’est pas noir, pas Chinois, pas Coréen, pas une femme, pas un homosexuel, pas asiatique, pas musulman et pas Américain. » Pour l’illustrer, on voit un apprenti chinois dans un restaurant qui se fait sans cesse houspiller violement. Et enfin, on est surpris de voir la question écologique évoqué dans une publication de 1997. C’est très bref. « Pas de baguettes jetables… Et oui, c’est mauvais pour l’environnement… » (p. 100). A chaque fois, on jette des baguettes en bois au lieu de proposer des baguettes lavables. C’est plus pratique, cela va plus vite de jeter. Une réflexion qui mérite d’être présente car cela prend une ampleur importante au niveau d’un pays. Un déchet vraiment utile?
Les pages se tournent avec lenteur où l’on donne un pouvoir à notre imagination. Nous avons tous déjà mangé dans des restaurants de base japonais, sans grande motivation. Les vraies tels ceux rue Ste Anne nous donne à voir le monde autrement. Les odeurs chatouillent nos narines, les textures nous surprennent et nos yeux prennent le temps d’observer. On voudrait poursuivre le tournage des pages pour continuer à se mettre en appétit. Il faut bien que les choses s’arrêtent à un moment donné. Toutefois, cela se conclue par une postface de Masayuki Kusumi qui fait l’apogée de la nourriture et du bien-être que cela lui produit…
Un manga qui se savoure et qui nous donne faim de diversité, d’aventure et de curiosité.
Adaptation
Drama de 12×24 minutes diffusé sur TV Tokyo en 2012, scénarisé par Masayuki Kusumi qui apparaît à la fin de chaque pour épisode pour présenter le restaurant qui a servi de décor.
D’autres livres de Jirô Taniguchi
L’homme qui marche
La montagne magique
Le promeneur
Un zoo en hiver
Quartier Lointain
Un ciel radieux
Le journal de mon père

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