Même en lisant beaucoup de bandes dessinées, cela ne veut pas dire que l’on maîtrise les codes. On les a assimilés par habitude. Parfois, c’est important d’apprendre à mieux regarder.

4e de couverture
Dans « La bande dessinée, art séquentiel », Will Eisner avait démontré et analysé les mécanismes de la bande dessinée et en avait expliqué leur mode de fonctionnement.
« Le récit graphique » approfondit cette analyse en s’intéressant de plus près à ce qui est à la base de la création : raconter une histoire. Comment développer le récit, choisir l’ambiance, caractériser les protagonistes en capturant l’attention du lecteur du début à la fin de l’histoire ?
Eisner met en parallèle les « astuces » des conteurs avec les moyens d’expression propres à la bande dessinée, pour essayer de donner une réponse à ces questions.
« Le récit graphique » est un livre de référence indispensable pour les professionnels de l’art séquentiel, un véritable outil pédagogique et surtout un ouvrage incontournable pour les amateurs qui rêvent d’en savoir davantage sur leur lecture préférée.

Mon avis
Il y a des livres cultes qu’il faut avoir lu dans sa vie. Ce livre qui explique l’art de raconter des histoires en fait parti. Will Eisner décortique nombreuses de ses productions afin que le lecteur puisse comprendre ces explications. Cela est très important pour lui de transmettre.

Le deuxième ouvrage est un livre considéré comme une référence par les experts du 9e art. William Erwin Eisner dit Will Eisner (1917 – 2005) publie deux ouvrages consacrés à la technique et à la théorie de la bande dessinée : “La bande dessinée, art séquentiel” en 1985 aux Etats-Unis puis “Le Récit graphique. Narration et bande dessinée” en 1995 aux Etats-Unis. Nous nous intéressons à la seconde publication arrivée en France en 1998 chez Vertige graphic.  

Fils d’immigrants juifs originaires de Roumanie et d’Autriche, Will Eisner grandit dans la misère à Brooklyn. Dès 1935, il publie des dessins et bandes dessinées. En juin 1940, en répondant à une commande, il imagine une série policière. “The Spirit” est une histoire de détective avec des malfrats et des femmes fatales pour un public adulte. La série sort du lot grâce à son graphisme et son jeu du noir et blanc. C’est l’oeuvre qui va le révéler au grand public. A la fin des années 70, il observe l’arrivée de la vague underground et publie des ouvrages avec ce nouveau langage. Sa passion l’amènera à réfléchir sur le médium qui servent encore de nos jours comme référence.  

L’ouvrage explique de façon détaillée et méticuleusement illustrée les différentes parties. Elles sont clairement énoncées : raconter une histoire, les images comme outil de narration, les influences du lecteur, le processus d’écriture… L’auteur désigne la bande dessinée comme un art procédant à la fois du graphisme et de la communication : « L’Art séquentiel ». Il sait que son médium souffre d’impopularité : « Dans leur remarquable livre, « The Medium is the Message », Marshall Mc Luhan et Quenton Fire remarquent : « … les sociétés ont toujours été plus attentives à la nature du média par lequel les hommes communiquaient qu’au contenu de la communication. » Tel a été le destin de la bande dessinée. Son format pictural et coloré peut laisser croire à un contenu simple et pauvre ». (p. 5). Toutefois, « Il existe plusieurs façons de raconter une histoire. Le progrès technique nous a apporté de nombreux moyens de transmission, mais fondamentalement il n’y a que deux façons de raconter : par les mots et les images ». (p. 17) Un bon conteur doit pouvoir jouer avec les mots, les stéréotypes, les images, la taille du texte et autres agréments pour donner de la contenance et une accroche à son récit. Sans omettre bien entendu des faits historiques, sociétaux, philosophiques, ordinaire avec un début, une fin et des rebondissements. Une bonne mise en bouche qui incite vraiment à lire et regarder autrement. Il manque tout de même une partie sur le 9e art plus moderne qui fait rupture de la structure classique et qui pousse plus loin l’underground et le comix.

Un ouvrage qui mêle théories et exemples concrets pour mieux comprendre le langage de la bande dessinée.

Citations intéressantes

« En dépit de sa prépondérance et de l’attention que demande le graphisme, je maintiens que l’histoire est le composant principal d’une bande dessinée. Non seulement elle conditionne la trame intellectuelle sur laquelle repose tout le dessin, mais plus que tout, elle assure la cohésion de l’ensemble. C’est une tâche ardue quand on l’applique à un support que la critique considère comme une niaiserie juvénile. Le travail est plus compliqué par une cruelle réalité c’est au premier chef l’image qui suscite l’intérêt du lecteur ». (p. 4)

« Dans leur remarquable livre, « The Medium is the Message », Marshall Mc Luhan et Quenton Fire remarquent : « … les sociétés ont toujours été plus attentives à la nature du média par lequel les hommes communiquaient qu’au contenu de la communication. » Tel a été le destin de la bande dessinée. Son format pictural et coloré peut laisser croire à un contenu simple et pauvre ». (p. 5)

« Enfin, la bande dessinée abordait des sujets se trouvant dans le domaine de la littérature, du théâtre ou du cinéma. Autobiographie, contestation sociale, comédies dramatiques et historiques étaient à cette époque les sujets abordés par la bande dessinée. Les romans graphiques traitant de sujets « adultes » ont proliféré. La moyenne d’âge des lecteurs a augmenté. Le marché de l’innovation et des sujets « adultes » a explosé. Accompagnant ces changements, des talents plus sophistiqués se sont intéressés au média et en ont amélioré le niveau ». (p. 6)

« La narration d’une histoire requiert une habileté à dramatiser les relations des individus et les problèmes du quotidien, à communiquer des idées ou à mettre en scène des fictions ». (p. 11)

« Une histoire est un moyen de transmettre l’information de manière facilement assimilable. Elle peut traiter d’idées totalement abstraites, de sujets scientifiques ou bien de concepts peu familiers en utilisant des stéréotypes et des phénomènes analogues à ce qu’on veut communiquer.  » (p. 15)

« Il existe plusieurs façons de raconter une histoire. Le progrès techniques nous a apporté de nombreux moyens de transmission , mais fondamentalement il n’y a que deux façons de raconter : par les mots et les images ». (p. 17)

« le processus d’assimilation intellectuelle est accéléré par l’utilisation d’images. » (p. 19)

« L’utilisation d’images en tant qu’outils pour développer un récit, nous amène à nous servir de deux caractéristiques importantes de ces images mêmes : leur fonction de stéréotype et leur valeur symbolique ». (p. 21)

« L’art de la bande dessinée reproduit des comportements humains. Le dessin est un reflet de la réalité dans un miroir, sa compréhension rapide dépend de la mémoire et du vécu du lecteur. Cette condition rend nécessaire la simplification des images en autant de symboles. Donc, des stéréotypes. » (p. 21) Par exemple pour représenter un docteur, on représente souvent un blouse blanche et un stéthoscope. On joue avec les stéréotypes.

« Le narration graphique ne laisse que peu de place à la caractérisation des personnages. L’utilisation de stéréotypes d’origine animale accélère l’entrée dans l’intrigue et facilite l’acceptation du comportement des héros par le lecteur. » (p. 24)

« les objets ont un vocabulaire propre au langage de la bande dessinée. » (p. 25)

« L’habillement est également symbolique. Il exprime instantanément la force, le caractère, l’activité de celui qui le porte. La façon font il est porté est aussi une information pour le lecteur. Dans la bande dessinée, comme au cinéma, les objets symboliques ne sont pas uniquement narratifs, ils intensifient les réactions émotionnelles du lecteur ». (p. 26)

« Le jugement du lecteur dépend de la manière dont l’histoire esr racontée. Il est donc important que l’artiste décrive des situations crédibles. Postures subtiles, gestuelles naturelles et instantanément identifiables doivent être utilisées car nous traitons dans ce genre d’histoire avec les sentiments des personnages. Les découpages délirants et les performances techniques qui pourraient prendre le pas sur l’histoire doivent être ici éliminés car il vont à l’encontre de ce style narratif. » (p. 40)

« Empathie. La réaction viscérale d’un homme confronté à la détresse d’un de ses semblables est un caractère propre à l’espèce humaine. Cette qualité est l’un des mécanismes les plus importants à utiliser dans la narration d’une histoire. La capacité à ressentir la peine, la peur ou la joie d’une autre personne donne la possibilité au conteur de souscrire un « contrat émotionnel » avec le lecteur. Un exemple évident en est donné au cinéma lorsque le public pleure de conserve avec un acteur, ou accorde foi à un évènement fictif. » (p. 51)

« La clé pour contrôler le lecteur réside dans la pertinence du propos et de son intelligibilité. il existe quelques thèmes fondamentaux (lesquels donnent lieu à des centaines de combinaisons) que nous qualifierons d’universels. Ils comprennent les histoires qui nous éclairent sur des aspects méconnus de la vie : les histoires qui traitent des différents aspects du comportement humain, les fictions, les histoires à chute, les histoires comiques. » (p. 54)

« Le dialogue devient un élément capital de la narration. Si le narrateur opte pour un récit sans dialogues, il est alors très important qu’il prenne en considération l’expérience du lecteur. Ce dernier devant être mis dans la possibilité d’établir de manière univoque les relations entre les personnages. » (p. 61)

« Toutefois, personne ne peut affirmer que les dialogues d’une bande dessinée soient lus avant ou après que l’image ait été décryptée. Nous n’avons pas non plus de certitudes pour affirmer que leur lecture soit simultanée. La lecture des mots et celle des images reposent sur des processus cognitifs différents. » (p. 63)

« Le style du lettrage et la ponctuation sont les clés qui permettent au lecteur de comprendre les nuances émotionnelles que le narrateur a voulu faire passer. C’est un mécanisme essentiel pour la crédibilité de l’image. Le volume du son et l’émotion sont rendus par des conventions de lettrage universellement reconnues. » (p. 65)

« Parce que l’expérience cinématographique des lecteurs prime, les scénaristes de bande dessinée doivent considérer cette expérience comme acquise.
Toutefois, des éléments tels que le rythme, la solution d’un problème, les relations de cause à effet, ainsi que des éléments purement cognitifs, font partie de l’expérience du lecteur. C’est sur ce terrain que se rencontrent auteur et lecteur. » (p. 76)

« L’écriture est généralement associée de manière limitative à la manipulation de mots. Ecrire pour la bande dessinée est plus complexe, il s’agit d’abord de développer un concept, de la décrire et de construire la chaîne narrative qui mènera des mots aux images. Le dialogue soutient l’image, tous deux sont au service de l’histoire. Ils se combinent de manière à former un tout homogène. Une écriture idéale ne se rencontre que lorsque le scénariste et le dessinateur sont une même personne. Cette situation possède l’avantage de réduire le temps entre l’idée et son adaptation. Ainsi, le produit est le plus proche possible de l’idée de base du créateur. » (p. 116)

« La bande dessinée est un média condamné à utiliser des images fixes; elle est privée de son et de mouvements. L’écriture doit tenir compte de ces contraintes. » (p. 118)

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